Cette autre bataille à mener de front

Depuis le dernier numéro de cette newsletter, la France est rentrée en crise sanitaire majeure.

Dans ce contexte qualifié de « guerre », les préoccupations écologiques peuvent sembler largement secondaires. Se préoccuper des enjeux de « demain » serait même un luxe, estimait un éditorialiste il y a quelques jours, à l’heure où beaucoup bataillent pour sauver des vies, parfois leur vie. L’un de ses confrères écrivait même qu’il est indécent de penser à l’après quand le présent accapare déjà autant.

Cette pente est dangereuse et j’aimerais en dire quelques mots ici.

On voit mal, d’abord, en quoi agir pour le présent et penser à l’après seraient deux mouvements antinomiques. En quoi le second retranche quoi que ce soit au premier. En réalité, ils sont surtout directement liés. Ne pas préparer l’après dès à présent, y compris sur le plan écologique, c’est se condamner à d’autres crises sévères – et à très court terme, c’est le risque de commettre de nouvelles erreurs coûteuses humainement. L’épisode actuel devrait justement nous servir d’enseignement.

Exemple parmi d’autres : qui nous dit que nous ne connaîtrons pas cet été un épisode caniculaire sévère, avec toutes ses conséquences en cascade ? Il ne s’agit pas de jouer à se faire peur. Il s’agit de savoir anticiper, pour pouvoir être prêt du mieux possible. Car si ce n’est pas cette année, ce sera peut-être l’année prochaine, ou la suivante. Les prévisions du réchauffement climatique ne nous autorisent (plus) à aucun optimisme naïf. Un jour viendra peut-être - ce n’est pas du domaine du totalement improbable - où se conjugueront en même temps, en France, une pandémie et une canicule. Pour pouvoir anticiper un tel scénario, il faudra déjà avoir accepté de l’envisager.

Plus encore : avec ce raisonnement, qui fait de la crise sanitaire actuelle le seul horizon de réflexion possible, il y aura toujours une bonne excuse pour mettre en suspens la bataille pour l’écologie (ou mettre en sourdine ceux qui tâchent qu’elle reste dans l’agenda des priorités). D’abord parce que tout indique que le virus restera une préoccupation prioritaire pendant encore plusieurs mois. Mais aussi parce que demain, lorsque le pire de la crise sanitaire sera derrière nous, ce sera la crise économique, annoncée par beaucoup comme la plus grave depuis 1929, qui occupera les esprits, les titres des médias, les politiques publiques, et les vies de centaines de millions de personnes. Et peut-être après demain, une autre crise encore - financière, immobilière, des dettes…ou plusieurs à la fois.

N’oublions pas l’époque de la crise de la zone euro (2010-2012), survenue deux ans après 2008 : l’écologie, après avoir percé en France le mur de l’intérêt médiatique et politique à la fin des années 2000, était alors largement rentrée dans le rang, restant en arrière-plan jusqu’à la fin des années 2010. Une éternité.

La réalité est pourtant que les crises se superposent (sans parler des liens qui les relient) quand bien même l’attention n’est focalisée que sur l’une à la fois : pendant que le monde se bat sur le front sanitaire, la crise écologique ne perd rien de sa gravité, et ce n’est pas quelques semaines ou mois de forte réduction d’activités qui suffiront à réparer les dégâts précédents, loin de là. Non, la biodiversité ne renaît pas par magie en quelques semaines de confinement…Quant au volet climatique, même si 2020 s’avère être une année de réduction importante des émissions de CO2 (récession oblige), rappelons d’une part que le système a une inertie de vingt ans (toute baisse des émissions ne commence à modifier la dérive climatique que vingt ans plus tard), d’autre part que c’est une baisse pérenne et non conjoncturelle dont il est nécessaire pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris.

L’effort de pédagogie autour de la crise écologique et de son caractère systémique reste donc vital. Vital, car ce sont bien des vies qui sont en jeu, comme pour la crise du coronavirus (mais avec une ampleur toute autre). Et pas seulement demain. A force d’évoquer la vie de nos « enfants et petits-enfants » pour souligner l’urgence d’agir sur le front de l’écologie, nous en avons presque oublié que nos vies, y compris celles des plus âgés d’entre nous, sont concernées dès à présent.

Il faut casser cette idée que l’écologie ne serait qu’un enjeu de long terme. Non seulement c’est aussi un enjeu de moyen terme, car les effets dévastateurs du réchauffement n’attendront pas les décennies 2040 et 2050 pour se manifester (pensons aux méga-feux australiens de janvier), mais c’est d’ores et déjà un enjeu on ne peut plus actuel, puisque - comme expliqué il y a un mois dans cette newsletter - la prolifération des épidémies est directement liée aux atteintes portées à la biodiversité (…atteintes par lesquelles l’homme détruit aussi la résilience nécessaire à sa propre santé).

A cet égard, on peut regretter que les analyses écologiques des pandémies soient aussi peu mises en avant actuellement, noyées dans le flux permanent de contenus (…je proposerai dans un numéro à venir une synthèse de contenus intéressants parus sur le sujet récemment). Pour citer le professeur Didier Sicard, spécialiste des maladies infectieuses : « Ce qui me frappe, c’est l’indifférence au point de départ. Comme si la société ne s’intéressait qu’au point d’arrivée : le vaccin, les traitements, la réanimation. Mais pour que cela ne recommence pas, il faudrait considérer que le point de départ est vital ». Ce qui implique entre autres, comme le dit le chercheur Jean-François Guégan, spécialiste de la transmission des maladies infectieuses, de sortir d’une approche purement curative, où « on laisse venir la maladie et on se dit qu’on trouvera un vaccin ensuite pour l’arrêter » (rappelons qu’il n’existe aujourd’hui pas de vaccin contre le SARS ou Zika).

En somme, pour les différentes raisons citées ci-dessus, il est donc tout sauf superflu, lorsqu’on a la chance d’être en capacité de le faire actuellement, de (re)penser dès à présent aux enjeux écologiques, en dépassant le temps de sidération que nous avons été nombreux à connaître suite au début du confinement.

Cette posture est d’autant plus importante que la réflexion autour de « l’après », malgré le caractère indécent que certains lui prêtent, fait d’ores et déjà l’objet de lobbying où chaque « camp » commence à tenter d’orienter les priorités vers ses intérêts propres. Sans que cela fasse grand bruit, on apprenait par exemple il y a quelques jours que l’Association des Constructeurs Européens d’Automobiles a commencé à plaider pour un assouplissement des normes environnementales censées s’appliquer prochainement à l’industrie.

Sous prétexte d’aider à relancer un secteur effectivement très touché par la crise actuelle, plusieurs constructeurs cherchent ainsi à éviter de subir leur impréparation à des normes qui étaient déjà prévues, et que plusieurs de leurs rivaux (PSA, Mitsubishi…) ont su anticiper : « le plan de réduction des émissions de CO2 que l'Europe a mis en place leur paraît désormais difficile à tenir, surtout pour ceux qui s’y sont pris tardivement » lit-on ici...

Voilà typiquement pourquoi il est nécessaire de rester alerte sur ces questions, qui ne peuvent se permettre d’être reportées à « quand la situation économique le permettra ».

Ne soyons donc pas naïfs : dans le débat qui s’ouvrira sur le post-crise, malgré les multiples discours sur le ton du « plus rien ne sera jamais comme avant », absolument rien n’est acquis d’avance. « Le monde d’après ne tombera pas du ciel » comme l’écrit Guillaume Duval d’AlterEco. D’autres sont plus directs encore, comme le sociologue Jean-Didier Urbain : « Nous sommes en période de remise en question sous le coup de l’émotion. C’est normal. Mais dès que le danger sera éloigné, tout redeviendra comme avant. Je ne veux pas être cynique, mais les mécanismes sociaux ne seront pas déboulonnés par le coronavirus ».

A nous d’essayer de faire mentir ce pronostic (ou, à défaut, de veiller à ce que la trajectoire pré-crise n’empire pas…). Si nous ne poussons pas pour que les questions écologiques (indissociables des questions sociales) ne soient pas reléguées au second plan des discussions et décisions de ces prochains mois, ne croyons pas que le sujet sera mis en avant « naturellement » sur la seule base des rapports scientifiques, aussi clairs soient-ils sur ce qui nous attend demain.

C’est dans cette perspective que s’inscriront les prochains numéros de Nourritures terrestres.

Portez-vous bien, et à très bientôt,

Clément Jeanneau

________

C’était le 9e numéro de Nourritures terrestres, la newsletter sur l’écologie qui donne matière à penser : n’hésitez pas à le partager s’il vous a intéressé (bouton tout en bas). Liens vers les numéros précédents : N°1 – N°2 – N°3 – N°4 – N°5 – N°6N°7N°8. Un retour, une remarque ? N’hésitez pas à m’écrire en retour de mail. A très vite !

#8 : Quatre grandes leçons écologiques de la pandémie actuelle

Leçon n°1 : cette pandémie est un rappel à l’ordre sur notre degré de fragilité et de dépendance

« Nous faisons l'expérience de notre fragilité alors que tous les jours nous nions cette fragilité » - Cynthia Fleury (philosophe) ce jeudi sur RTL


• Un virus - dont le risque de propagation en France était jugé « très faible » en janvier (risque alors estimé entre 5% et 13% selon une modélisation de l’Inserm) – a suffi à mettre en évidence, en l’espace de deux mois, notre degré de fragilité face à la mondialisation.

« Notre civilisation hypermondialisée, où tout le monde dépend de tout le monde, se révèle hyper-vulnérable parce que les problèmes des uns se répandent chez tous les autres, sans pouvoir être contenus », résume, en schématisant, le chroniqueur Johannes Herrmann sur RCF Radio. « Aujourd’hui c’est le virus qui exploite cette faille. Demain ce sera autre chose ».

• Cette fragilité n’est pas que sanitaire. Elle touche à notre souveraineté. Comme l’écrit le chroniqueur Jean-Michel Bezat dans Le Monde, « l’épidémie démontre l’inquiétante dépendance des économies occidentales à la Chine. »

« Après avoir délocalisé l’essentiel de l’activité de main d’œuvre en Asie, l’Occident prend conscience qu’il s’est mis dans un mauvais cas. Une pièce détachée manque et toute la chaîne de production s’arrête. Avec le coronavirus, la crainte de pénurie de médicaments a ainsi resurgi. Depuis 20 ans, la plupart des labo pharma ont délocalisé leur production dans des pays à bas coût : 60% s’effectue désormais en Chine et en Inde ». (Canard Enchaîné du 26/02)


L’alerte est prise au sérieux. Sanofi a annoncé vouloir regrouper en France la totalité de ses sites de fabrication de principes actifs. Au-delà, le Ministère de l’Economie passe actuellement au crible « tous les secteurs de l’industrie pour identifier les « vulnérabilités stratégiques d’approvisionnement » », indique Le Monde. Le mot d’ordre est clair : puisque, selon Bruno Le Maire lui-même « l’épidémie change la donne de la mondialisation », il est désormais « impératif de relocaliser un certain nombre d’activités ».

• C’est ce qu’a confirmé Emmanuel Macron jeudi soir, dans ce qui était probablement le passage le plus inattendu (et le plus important) de son allocution : « il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour. Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, à d’autres, est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle ; construire une France, une Europe souveraine. »

Ces propos sont les bienvenus dans un contexte d’urgence écologique. Mais y avait-il vraiment besoin d’attendre le coronavirus pour prendre au sérieux les multiples alertes sur les « failles » évoquées ? Plus important : prendra-t-on désormais au sérieux ceux qui alertent sur les autres failles de notre modèle de développement, qu’elles soient liées aux conséquences d’une planète à +3, +4 voire +5 degrés, ou à la raréfaction de sources d’énergies fossiles (comme le martèle par exemple Jean-Marc Jancovici depuis des années) ?  

Une chose est sûre : cette pandémie invite à l’humilité. Elle sert de rappel sur notre fragilité vis-à-vis du reste du vivant dans son ensemble, face à un hubris qui nous fait trop souvent croire que l’on surmontera « naturellement » les obstacles grâce à notre génie et notre technologie, sans remise en cause plus profonde. Autrement formulé : c’est un dernier rappel à l’ordre.

NB : notons que notre dépendance s’étend jusque dans nos outils d’organisation de crise : « en Ile-de-France, les médecins-réanimateurs ont créé un groupe WhatsApp pour connaître en temps réel les capacités en lits » indique Le Monde : autrement dit, pour la gestion d’une crise sanitaire majeure, en l'absence d'outil souverain notre personnel médical (qui fait bien sûr ce qu’il peut) se tourne spontanément vers un outil américain (appartenant à Facebook). Question : ce qui peut sembler ici anodin le sera-t-il toujours demain, en cas d’éventuel conflit à l’avenir…?


Leçon n°2 : cette pandémie est un test grandeur nature

• Elle souligne plus que jamais la nécessité d’une meilleure résilience face aux effets du dérèglement climatique.

Comme l’écrivait début mars Gael Giraud (CNRS), « nous savons depuis longtemps que les pandémies vont se multiplier par le réchauffement climatique. Les maladies tropicales "remontent" de l'équateur vers les pôles. La malaria s'est déjà réinstallée au sud de l'Italie il y a deux ou trois ans. La Banque Mondiale évalue à 5 milliards le nombre de personnes qui seront infectées par la malaria en 2050, c'est-à-dire demain. Sommes-nous préparés à ce que plus d'un Français sur deux puisse mourir demain d'une crise de paludisme ? (…) J'ai contracté la malaria au Tchad, il y a vingt ans, et je sais ce que c'est qu'une crise de palud. Je ne souhaite cela à personne en France ».

Et ce d’autant plus que le réchauffement climatique - qui constitue la plus grande menace du siècle pour la santé publique selon la célèbre revue médicale The Lancet - engendrera des problèmes sanitaires de sources multiples :

Ce « test grandeur nature » est d’ores et déjà révélateur.

Les événements actuels donnent un aperçu des réactions d’un certain nombre de citoyens - heureusement minoritaires - face à une crise brutale et difficilement maîtrisable :

  • Incivilités : « Je suis inquiet des vols de masques, (…) des vols de gels nettoyants, (…) de ces rixes pour acheter du papier toilette et des boîtes de riz et de pates » dénonce Gilbert Deray, chef du service à la Pitié-Salpêtrière, dans un post publié mardi.

  • Razzias précoces dans les magasins : « Samedi dernier, il y a eu certaines ruptures sur les conserves sucrées, salées, sur les pâtes et le riz. On sent une volonté claire des consommateurs de stocker » reconnaît le président de l'Association des industries agroalimentaires, qui dit ne pas avoir de souvenir de razzias similaires, « sauf peut-être en mai 68 ». Aux Etats-Unis, qui n’est sans doute pourtant qu’au début de la pandémie, de nombreux Américains témoignent déjà sur les réseaux sociaux de magasins dévalisés et de distributeurs de billets vides (exemple ici à Boston).

  • Repli et xénophobie : souvenons-nous du racisme anti-chinois qui avait explosé en janvier en France (et ailleurs) – syndrome classique de la logique du bouc émissaire en temps de peur…

  • Inégalités majeures de traitement face à la crise : à la manière des stars se payant des brigades privées de pompiers lors des incendies en Californie, la pandémie actuelle souligne de nouveau les inégalités criantes face aux crises de ce type, en particulier dans les pays à faible protection sociale : « les riches se préparent aux coronavirus différemment » titre ainsi le New York Times, qui décrit des salles d’urgence médicale VIP, services de conciergerie, masques de luxe, etc.

L’idée n’est pas ici de juger telle ou telle réaction de peur, mais de regarder une réalité en face : qu’en sera-t-il lorsque nous affronterons des menaces autrement plus importantes – ou quand la crise actuelle deviendra plus sévère, comme elle l’est actuellement en Italie ?

Cette pandémie fait d’ores et déjà sauter plusieurs verrous dans nos schémas mentaux (…mais nous sommes ainsi faits que, passée notre surprise initiale, nous nous habituerons vite à qui nous aurait semblé inimaginable il y a deux mois encore).

Outre les exemples mentionnés plus bas dans la leçon n°3, citons ici l’émergence de la question du rationnement : en Grande-Bretagne, « le numéro un Tesco limite depuis une semaine les achats à cinq produits pour les pâtes, les lingettes antibactériennes, les gels et le lait à longue conservation ». En France, nous n’en sommes pas là, mais des « rationnements pourraient intervenir pour certains légumes en conserves hors saison » indiquent déjà les industriels de l’agroalimentaire.

Dans l’article « Un moment de bascule » publié en novembre dernier, j’écrivais : « les effets du dérèglement ne feront que pousser pour le franchissement des crans suivants, les uns après les autres, conduisant à faire sauter des digues dans nos schémas mentaux. Ces digues sauteront d’autant plus facilement que ces effets nous toucheront directement, sur notre territoire, jusque dans nos habitations et notre chair ». La pandémie actuelle n’est (a priori) pas issue du réchauffement, mais cette description correspond à ce qui se produit actuellement. C’est bel et bien un test grandeur nature qui préfigure ce qui pourrait se produire demain.


Leçon n°3 : il est bel et bien possible de prendre des mesures drastiques et renverser des « grands principes » en un temps record

• Cette semaine restera celle où tout a basculé en Europe. En quelques heures ont été annoncées coup sur coup des décisions qui auraient été jugées impensables il y a quelques semaines encore.

Ceci entre autres annonces, évidemment (pensons aussi aux annulations d’événements sportifs, inédites pour certains depuis 1945 et même 1918 ; au plan de relance de 30 milliards de livres au UK proposé par Boris Johnson, d’ordinaire peu keynésien ; etc.)

• Face à ce constat, nombreux sont ceux qui soulignent le grand écart d’ampleur entre la réponse apportée à l’urgence climatique et celle apportée au coronavirus, quand bien même les contextes sont évidemment très différents.

C’est notamment le cas de la climatologue Corinne Le Quéré, présidente du Haut conseil pour le climat : « Sans pousser l’analogie trop loin, on voit bien avec l’actuelle crise sanitaire la capacité des gouvernements à agir dans l’urgence pour l’intérêt général. Des plans d’actions sont développés sur la base de données scientifiques et actualisées. Une réponse rapide est coordonnée à l’international, soutenue par les individus et les entreprises. La communication est continue. Des sommes importantes sont débloquées au niveau national ou européen pour aider les entreprises à passer le cap », énumère-t-elle. « On sait donc faire ». En revanche, face au réchauffement climatique qui menace des centaines de millions de vies, « personne n’est au niveau » dénonce-t-elle.

Notons du reste ce paradoxe : les propositions traditionnelles de régulation et quotas pour réduire notre empreinte écologique (auxquelles s’opposent souvent les tenants des solutions « par le marché ») sont bien moins violentes que ce à quoi le coronavirus nous contraint actuellement avec des blocages soudains et extrêmes…

Mais voilà : « contrairement au coronavirus, le changement climatique affronte la tragédie de l’horizon. Les bénéfices d’actions préventives se matérialiseront dans un futur distant, à un moment donné. Ne vous attendez donc pas à la même volonté politique » que pour un risque imminent comme le coronavirus, répond, presque fataliste, Christian Gollier, DG de la Toulouse School of Economics, spécialiste de l’économie de l’environnement.

• Une note positive tout de même : cette crise, malgré tous ses aspects effrayants, nous montre que des revirements d’ampleur restent possibles sur le front climatique :

  • La pandémie, en réduisant drastiquement la production industrielle en Chine, pourrait avoir réduit les émissions mondiales de 6 % (sur une période d’au moins deux semaines).

  • Cette crise est l'occasion pour les entreprises de multiplier le télétravail et les visioconférences, ce qui pourrait aider à faire sauter un verrou culturel et aider ainsi à limiter les trajets en avion dispensables.

  • Au niveau individuel, la pandémie montre que des changements comportementaux massifs peuvent émerger rapidement (exemple sur la façon de se saluer).

L’enjeu, de taille, est donc de ne plus voir le réchauffement comme une menace (abstraite) de long terme, puisque c’est bien l’imminence de la peur (concrète) du coronavirus qui a conduit à des décisions aussi radicales. Comme me le disait en privé une climatologue récemment, « c’est à se demander si le plus gros du travail n’est pas désormais à faire en sciences comportementales et en communication », puisque les alertes répétées et documentées des chercheurs en sciences « dures » ne semblent pas provoquer, seules, les décisions de rupture nécessaires.


Leçon n°4 : il est urgent de prendre conscience des implications sanitaires de la destruction de la biodiversité


Le message ici est clair : on ne peut pas lutter efficacement contre l’émergence de virus sans lutter contre la destruction de la biodiversité.

C’est ce qu’explique un grand article de la journaliste américaine Sonia Shah paru dans The Nation (dont la traduction fait la Une du Monde Diplomatique ce mois-ci).

« Notre vulnérabilité croissante face aux pandémies a une cause profonde : la destruction accélérée des habitats. Avec la déforestation, l’urbanisation et l’industrialisation effrénées, nous avons offert à ces microbes des moyens d’arriver jusqu’au corps humain et de s’adapter ».

Deux phénomènes sont à l’œuvre :

  • D’une part, « la destruction des habitats menace d’extinction quantité d’espèces, parmi lesquelles des plantes médicinales et des animaux sur lesquels notre pharmacopée a toujours reposé ».

  • D’autre part, « les espèces qui survivent n’ont d’autre choix que de se rabattre sur les portions d’habitat réduites que leur laissent les implantations humaines. Il en résulte une probabilité accrue de contacts proches et répétés avec l’homme ».

Exemple concret - le cas d’Ebola :

  • Une étude a révélé que « les apparitions du virus ont été plus fréquentes dans les zones d’Afrique qui ont récemment subi des déforestations »

  • Le mécanisme est le suivant : « lorsqu’on abat leurs forêts, on contraint les chauves-souris à aller se percher sur les arbres de nos jardins et de nos fermes. Dès lors, il est facile d’imaginer la suite : un humain ingère de la salive de chauve-souris en mordant dans un fruit qui en est couvert (ou, en tentant de chasser et de tuer cette visiteuse importune, s’expose aux microbes qui ont trouvé refuge dans ses tissus). C’est ainsi qu’une multitude de virus dont les chauves-souris sont porteuses, mais qui restent chez elles inoffensifs, parviennent à pénétrer des populations humaines. »


Sonia Shah présente d’autres exemples dans son article (accessible gratuitement en français ici). Elle montre notamment que « les espèces de moustiques vecteurs d’agents pathogènes humains sont deux fois plus nombreuses dans les zones déboisées que dans les forêts restées intactes ».

Pour ces raisons, il est donc vital de « protéger les habitats sauvages pour faire en sorte que les animaux gardent leurs microbes au lieu de nous les transmettre », écrit-elle, avant de conclure sur ces mots, citant l’épidémiologiste Larry Brilliant : « les épidémies sont inévitables, mais les pandémies sont optionnelles ». 

In fine, pour limiter le risque de pandémies à l’avenir, plutôt que d’en vouloir aux pangolins ou aux chauves-souris, c’est bien notre façon d'habiter le monde qu'il faut interroger et remettre en question.

________

C’était le 8e numéro de Nourritures terrestres, la newsletter sur l’écologie qui donne matière à penser : n’hésitez pas à le partager s’il vous a intéressé (bouton tout en bas). Liens vers les numéros précédents : N°1 – N°2 – N°3 – N°4 – N°5 – N°6N°7. Un retour, une remarque ? N’hésitez pas à m’écrire en retour de mail. A très bientôt !

#7 : En finir avec l’idée de nature

« La nature, cela n’existe pas »

Philippe Descola est anthropologue, professeur émérite du Collège de France, lauréat 2012 de la médaille d'or du CNRS. Il a fait sa thèse sous la direction de Lévi-Strauss sur les Indiens Achuar en Amazonie, qu’il a étudiés dans les années 1970 et dont il est devenu le spécialiste.

Son enquête ethnographique auprès des Achuar l’a marqué au point qu’il a ensuite « consacré toute sa carrière à essayer d’aller au-delà des concepts que nous employons, en Europe et dans une partie du reste du monde, pour penser le rapport entre humain et non-humain. »

Dans son ouvrage phare, Par-delà nature et culture, paru en 2005 et considéré par beaucoup comme l’un des travaux les plus importants en sciences sociales de ce début de siècle, il montre que la distinction entre nature et culture est une invention culturelle, née en Europe au XVIIe siècle.

L’invention de la nature

« Je n’ai cessé de le montrer au fil des trente dernières années : la nature, cela n’existe pas. La nature est un concept, une abstraction. C’est une façon d’établir une distance entre les humains et les non- humains » explique-t-il dans un entretien récent à Reporterre.

« La nature est une construction qui permet de donner une saillance à tout ce à quoi le concept est opposé. On va donc parler de la nature et de la société, de la nature et de l’homme, de la nature et de l’art…Heidegger avait bien mis en évidence que la nature est une sorte de boîte vide qui permet de donner une saillance à tous les concepts auxquels on va l’opposer. Moi, je m’en sers pour signifier la distance qui s’est établie entre les humains et les non-humains ».

Il souligne d’ailleurs que le terme de nature est propre à l’Occident : il est « quasiment introuvable ailleurs que dans les langues européennes, y compris dans les grandes civilisations japonaise et chinoise ».

Dans un autre entretien, donné à Usbek et Rica, il revient sur l’émergence de ce concept : « l’invention par les Européens, il y a quelques siècles, de ce qu’on appelle « nature » est un coup de force qui a mis les humains à distance du monde dans lequel ils étaient intégrés jusqu’au Moyen Âge ».

« Le concept de nature est bien sûr plus ancien (il remonte aux Grecs). Mais ce concept ne prend véritablement sa forme définitive qu’à partir de la révolution scientifique. Ce qui est caractéristique du XVIIème siècle, c’est que tout d’un coup, la nature devient un objet d’enquête et une ressource pour les humains. »

Il montre que « cette mise à distance », inédite dans l’histoire, a entraîné des conséquences fortes dans les rapports que nous, humains, entretenons avec les non-humains : leur « destinée [s’est retrouvée] tout à coup séparée de la nôtre ».


Parler de nature, c’est la mettre à distance

« Quand je dis que la nature n’existe pas, ce n’est pas une provocation » précise Philippe Descola. «Je souligne que l’idée d’une totalité extérieure aux humains est une idée récente, neuve et tout à fait singulière dans l’histoire de l’humanité. Et c’est de cela dont il faut prendre conscience.

Tous les jours, dans les médias, je vois des gens très bien intentionnés dire : « Il faut protéger la nature », « il faut être plus près de la nature », etc. Mais à partir du moment où on emploie ce terme, la distance est là ».

Lui-même dit essayer de ne pas utiliser le mot nature, mais reconnait que la tâche est difficile. Il a d’ailleurs nommé sa chaire au Collège de France « Anthropologie de la Nature », « justement », dit-il, « pour mettre l’accent sur une contradiction évidente : comment peut-il y avoir une anthropologie [qui est la science de l’étude de l’homme] d’un monde où les humains ne sont pas présents ? ».

Dans un entretien à Libération publié en 2018, le président du Muséum national d’histoire naturelle, le naturaliste Bruno David, abondait dans le même sens : « Le dualisme nature versus homme est totalement faux. On a deux kilos de bactéries en nous dont notre vie dépend. En tant qu’espèce, on vit en symbiose avec le reste du monde. On en a besoin pour exister, pour manger, boire. Quand on porte atteinte à la biodiversité, c’est à nous, humains, qu’on porte atteinte. »

Son prédécesseur à la tête du Muséum, le biologiste Gilles Bœuf, ne dit pas autre chose dans un entretien pour le site Le Grand Continent  :

« Le corps humain, c’est autant de bactéries que de cellules humaines. Chaque matin, nous nous réveillons après avoir dormi avec un à deux millions d’acariens dans notre lit. Si nous admettons faire partie du vivant et ne pas être « en dehors », alors cela change tout, parce que dès que nous agressons ce vivant, nous nous auto-agressons. »

Changer de regard sur le vivant

« On est dominé par une logique binaire, le fait de toujours opposer le bien et le mal dans un enjeu. Or ce sont souvent les deux faces d’une même médaille. On conçoit la nature d’un côté comme un espace sanctuarisé, vierge, que l’on doit protéger, et de l’autre comme une ressource à piller avec un extractivisme ignoble. Or ces deux oppositions très fortes entre l’écologie radicale et le capitalisme extractiviste ont le même défaut conceptuel : elles considèrent le vivant comme un bloc dont on ne fait pas partie. » (L’écrivain Alain Damasio citant les idées de Baptiste Morizot, philosophe du vivant)


De l’entretien de Gilles Bœuf au site Le Grand Continent, retenons en particulier deux extraits :

1/ « Le changement climatique va beaucoup plus vite que ce qui était envisagé. Mais les populations n’ont paradoxalement pas peur de la disparition du vivant. Aujourd’hui, les gens que je rencontre me demandent : « À quoi sert l’escargot de Quimper ? L’orchidée ? Le moustique ? ». Moi je leur réponds : « et vous, vous servez à quoi ? ».

Tout est anthropocentré. Le plus gros défaut de l’humanité, c’est d’abord de ne pas savoir avoir des relations avec le non-humain. L’effondrement du vivant sauvage et l’explosion du domestique le montrent bien : on accepte comme une normalité qu’il n’y ait plus de loups, de lions, de girafes, d’hippopotames, de rhinocéros… Les gens n’ont pas de problème à se dire qu’ils vivront sans. A contrario, on croule sous nos poulets, nos vaches, nos chiens, nos chats. C’est une vision très anthropocentrée. Il faut restaurer un dialogue entre l’humain et le non-humain. »

2/ « Le vivant a eu à résoudre tellement de défis avant nous. Il y a littéralement 4 milliards d’années de R&D dans la nature. Mais pour en tirer parti, il faut tuer l’arrogance et se dire : « comment le vivant aurait-il fait dans ma situation ? ».

Prenons le cas d’une libellule. Elle pèse deux grammes, mais vole à 90 kilomètres heure avec seulement deux watts d’énergie ! Elle encaisse 30 G d’accélération, c’est-à-dire 30 fois l’accélération de la Terre et presque trois fois les G subis par un pilote de chasse – rien qu’à 6 G nous serions nous-mêmes malades. Mais comment la libellule fait-elle ?

De même, certaines cyanobactéries dans les flaques d’eau ont presque 3,45 milliards d’années et ont résisté à l’anthropisation et à la pollution. Il faut bien comprendre que la nature ne maximise jamais les coûts et profits : elle optimise en permanence. Et surtout, jamais la nature ne produira une substance pour s’auto-empoisonner. Elle peut produire des poisons très puissants, bien sûr, mais elle invente des façons de les dégrader.Nous avons inventé peut-être 100 000 molécules depuis les années 1950, et personne ne sait encore les dégrader. »


Pour conclure…

« Lévi-Strauss insistait beaucoup sur le fait que c’est dans le rapport aux animaux et aux plantes que se construit l’humanité », souligne Philippe Descola. « C’est dans ces systèmes d’interaction qu’on peut concevoir une façon nouvelle d’appréhender la vie sociale ».

Pour reprendre les mots du professeur de sociologie Yves-Marie Abraham, auteur d’une tribune dans Reporterre : « Partout, le même commandement, répété sans cesse tel un mantra : « Protégeons notre environnement ! ». Or il n’est pas certain qu’il faille se réjouir de la prolifération d’un tel discours, aussi bien intentionné soit-il. S’exprime en effet dans ces quelques mots un rapport au monde qui n’est pas pour rien dans la catastrophe en cours. N’est-ce pas en effet parce que nous avons appris à envisager la Terre et tous les êtres non humains qui la peuplent comme un simple « environnement », que nous avons pu les traiter jusqu’ici avec une telle violence et une telle désinvolture ? »

Il estime dès lors urgent de « définir autrement notre rapport à la nature » : « Il ne s’agit pas de s’y « reconnecter », comme on l’entend aussi trop souvent, mais d’admettre que nous en faisons étroitement partie, même si le mode de vie « hors sol » subi par la plupart d’entre nous tend à nous le faire oublier ».

Et de citer ce fameux slogan, devenu un classique parmi les militants écologistes : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ».

Concluons donc sur cette formule du poète Francis Ponge, qui avait vu juste dès 1952 : « Il suffit d’abaisser notre prétention à dominer la nature et d’élever notre prétention à en faire physiquement partie, pour que la réconciliation ait lieu. »

________

C’était le 7e numéro de Nourritures terrestres, la newsletter sur l’écologie qui donne matière à penser : n’hésitez pas à le partager s’il vous a intéressé (bouton tout en bas). Liens vers les numéros précédents : N°1 – N°2 – N°3 – N°4 – N°5N°6. Un retour, une remarque ? N’hésitez pas à m’écrire en retour de mail. A très bientôt !

#6 : Il n'y aura pas d'avancées écologiques sans avancées juridiques

En France, il est plus rentable de détruire l'environnement que de respecter la loi”. C’est le constat sévère que dresse un collectif d’associations (France Nature Environnement, Greenpeace, etc.), de juristes et d’universitaires dans un texte commun paru en décembre. Leur diagnostic est le suivant :

  • “Les atteintes à l'environnement sont nombreuses et rarement sanctionnées. Elles causent pourtant des dommages irréversibles dans la majorité des cas”.

  • “L'Etat met en place depuis plusieurs années une politique de déréglementation et de raréfaction des contrôles”.

  • “La justice n'a pas les moyens de protéger efficacement notre environnement”.

—> Pour renverser la tendance, le collectif met sur la table 3 propositions concrètes :

1. Les préfets arbitrent en défaveur de l'environnement : créons une autorité indépendante

“Les affaires pour lesquelles les préfets ont délivré des autorisations illégales ou laissé sciemment des industries polluer durant des années ne manquent pas : barrage de Sivens, aéroport de Notre-Dame-des-Landes, méga centre commercial d'Europacity, pollution d'ArcelorMittal à Fos-sur-Mer...

Les chiffres parlent d'eux-mêmes : rien que dans le domaine de l'eau, un rapport du Conseil d'Etat relevait en 2010 que seulement 8,5% des manquements relevés par les inspecteurs de l'environnement faisaient l'objet d'une sanction de la part du préfet.

Ces décisions laissent libre cours au bétonnage, à la consommation excessive de ressources naturelles et conduisent à des dommages irréversibles.

A l'heure actuelle, le seul rempart est la mobilisation des associations. Nous proposons donc la création d'une autorité indépendante, qui aura le pouvoir de prendre les décisions qui s'imposent pour prévenir et sanctionner à la place des préfets, et qui organisera le travail de la police de l'environnement.”

2. Les juges n'ont pas le temps de défendre l'environnement : augmentons les effectifs et spécialisons-les

“En France, il est plus rentable de détruire l'environnement que de respecter la loi.

  • En Isère, une filiale de Lactalis vient d'être condamnée à 50 000 euros d'amende pour avoir déversé des polluants dans une rivière pendant plus de soixante-dix ans. Elle a ainsi économisé plusieurs millions d'euros !

  • Près de Nantes, Leclerc a engagé la construction d'un centre commercial sans autorisation, détruisant des zones humides et des espèces protégées. Sanction : 800 euros d'amende...

  • Les procureurs ont très peu de temps pour enquêter sur ces dossiers complexes. Les juges découvrent parfois ces affaires au dernier moment, et ne prennent pas nécessairement la mesure des dommages et le besoin de sanctions dissuasives.

Comment la justice peut-elle jouer son rôle ? Il est urgent de former et spécialiser les magistrats, comme cela se fait dans de nombreux pays (Suède, Chine, Nouvelle-Zélande…) et que des moyens humains et financiers soient accordés pour une justice environnementale au service des citoyens. En Espagne, un parquet national de l'environnement comprend 250 procureurs, experts et scientifiques. Résultat : les condamnations ont plus que triplé.”

3. Le délit de mise en danger de l'environnement n'existe pas : créons-le

“Sanctionner les dégâts a posteriori ne suffit pas : ils sont complexes à réparer et souvent irréversibles. Le Code pénal doit être complété par un chapitre spécifique sur l'environnement, comprenant notamment un délit de mise en danger de l'environnement, comme cela existe déjà pour le délit de mise en danger d'autrui.”

Des avancées…

Ce texte a trois mois. Depuis, ces sujets ont connu certaines avancées notables. Fin janvier, à l’occasion d’un colloque "Justice et Environnement" organisé par la députée Bérangère Abba, la ministre de la Justice Nicole Belloubet a présenté un projet de loi centré sur une “justice pour l'environnement”. Il prévoit notamment la création de juridictions spécialisées sur l’environnement, ainsi que d’une “convention judiciaire écologique”, dont l’objectif sera, en cas d’atteinte à l’environnement, de restaurer au mieux l’état initial et d’éviter de nouvelles atteintes.

Ces mesures vont clairement dans le bon sens, même si le projet de loi reste encore très flou sur les contours de certaines mesures et surtout sur les moyens humains et financiers qui seront accordés. “On peut toujours voter de nouvelles lois: sans moyens pour les appliquer, elles resteront littérature” estime l’avocat Arnaud Gossement dont l’analyse des mesures annoncées est intéressante.

Par ailleurs, mi-février, le gouvernement a annoncé d’autres mesures écologiques, dont le renforcement du travail de la police de l’environnement (qui veille au respect du code de l’environnement). Ses agents peuvent maintenant conduire leurs enquêtes sans avoir à se dessaisir d’une affaire au profit d’un officier de police.

…mais un manque de cohérence critiqué

Problème : en parallèle de ces différentes initiatives, "on continue à déconstruire le droit à l'environnement" souligne l'avocate Corinne Lepage, ancienne ministre de l'Environnement, pour qui "tout cela est totalement incohérent."

Dernier exemple en date : un récent projet de loi qui prévoit d’autoriser les préfets à supprimer des consultations et l’enquête publique pour accélérer des ouvertures d'usines. C’est “clairement une régression pour le droit de l’environnement considère notamment la juriste Marta Torre-Schaub, directrice de recherche au CNRS.

Il est aujourd’hui plus que jamais clair que la bataille pour l’environnement ne pourra pas se passer du droit. Les grandes avancées écologiques seront nécessairement pour partie d’ordre juridique. En la matière, et puisqu’il faut aussi se féliciter des avancées, saluons l’annonce du Conseil constitutionnel effectuée en janvier : il reconnaît pour la première fois que « la protection de l’environnement, patrimoine commun des êtres humains, constitue un objectif de valeur constitutionnelle » qui peut dans certains cas surpasser la liberté d'entreprendre.

Cette décision historique, qui était défendue par France Nature Environnement (fédération d’associations écologistes), constitue un pas inédit qui en appelle bien d’autres sur le terrain juridique. Elle vient aussi rappeler que le travail des militants écologistes peut bel et bien mener à des impacts significatifs, en aboutissant à des victoires qui auraient pu paraître, il y a quelques années encore, impensables.

________

NB : une version précédente de cet article ne comportait pas les deux paragraphes sous “Des avancées”. Ces informations dont je n’avais pas connaissance m’ont été signalées par une lectrice que je remercie.

________

C’était le 6e numéro de Nourritures terrestres, la newsletter sur l’écologie qui donne matière à penser : n’hésitez pas à le partager s’il vous a intéressé (bouton tout en bas). Liens vers les numéros précédents : N°1 – N°2 – N°3 – N°4 - N°5. Un retour, une remarque ? N’hésitez pas à m’écrire en retour de mail. A très bientôt !

________

Pour aller plus loin, sur le même thème :

Découvrir la grande enquête de FranceInfo, #AlertePollution :

—> “Ces entreprises qui polluent puis ferment et abandonnent tout derrière elles” : enquête sur 3 cas concrets qui racontent l'histoire compliquée de la dépollution, d'un Etat impuissant, face à des industriels peu soucieux de l'environnement.

—> “Subir les rejets polluants pour protéger les emplois” : des témoignages frappants de riverains d'usines, qui montrent là encore qu’en matière d'environnement, c'est le préfet qui fait (aujourd’hui) la loi.

#5 : Planter des arbres pour mieux cacher la forêt ? Les illusions de la compensation

C’est la marotte d’un nombre croissant de grandes entreprises : planter des arbres pour compenser leurs émissions de CO2. C’est à qui annoncera les plus gros chiffres : Air France s’est engagé à planter 70 millions d’arbres ; la Fondation Yves Rocher indique 100 millions ; Total promet 310 millions…

Les Etats et personnalités politiques ne sont pas en reste dans cette course au « toujours plus ». Et désormais, même les startups s’y mettent : Offset Earth propose ainsi à tout un chacun de planter des arbres à notre place, contre un abonnement de 6 dollars par mois – non, ce n’est pas une blague. A priori incongru - pour ne pas dire agaçant - ce système devrait pourtant profiter d’un marché très large…Certains dressent d’ailleurs le parallèle avec le commerce des indulgences vendues par l'Église au XVème siècle, qui promettait le pardon des pêchés contre des dons financiers. La startup Wren, sur le même créneau, vient même de lever 1.5 million de dollars auprès de plusieurs investisseurs réputés, ayant souvent eu le nez creux…

Il faut dire qu’une étude « scientifique » parue mi-2019 est venue donner du grain à moudre à ces initiatives : planter 1200 milliards d’arbres permettrait, dit-elle, d’endiguer le réchauffement mondial. "On peut démontrer que c’est une solution parfaite et de loin la meilleure face au réchauffement climatique" affirme même son auteur, un chercheur britannique qui ne manque pas d’assurance !

Evidemment, la nouvelle - pourtant controversée dans la communauté scientifique - n’a pas manqué d’être largement partagée : on tiendrait là, enfin, une fameuse « solution » tant espérée. Et tant pis si les critiques académiques ne manquent pas sur cette étude, que des erreurs de calcul y ont été décelées, et que l’auteur lui-même a mis depuis un peu d’eau dans son vin…

On s’en doute bien : derrière les annonces de compensation, le greenwashing est rarement loin. Ce numéro vise à donner toutes les clefs pour comprendre pourquoi, et pouvoir l’expliquer à votre tour.

Pourquoi la solution de la compensation carbone est un mirage

Rappel : Tant que le carbone est stocké sous forme de roche (charbon) ou liquide (pétrole), il est inerte d’un point de vue climatique. C’est sa combustion qui est problématique, lorsqu’il est libéré dans l’atmosphère. C’est là que l’arbre est intéressant : il absorbe du CO2 pour grandir. Voilà pourquoi on dit qu’un arbre est un « puits » ou une « pompe » à carbone.

Debunkage : Pour autant, « prétendre que planter des arbres permet de «compenser» ou de «neutraliser» les émissions d’une entreprise relève de la supercherie », comme l’écrit Jonathan Guyot, président de l’association all4trees. Voici pourquoi :

1. Un problème de temporalité

·       Un arbre ne pousse pas instantanément. « Quand on plante un arbre, la capture de CO2 prend 30, 50, 100 ans » explique ainsi Renaud Bettin, responsable du pôle neutralité carbone du cabinet Carbone4. Autrement dit : les arbres que l’on plante aujourd’hui mettront plusieurs dizaines d’années pour séquestrer les émissions de CO2 actuelles, qui, elles, partent dès maintenant dans l’atmosphère...

·       Or nous n’avons pas le temps de regarder pousser les arbres si nous voulons stabiliser le climat. Les scientifiques sont clairs : c’est dès maintenant qu’il nous faut réduire de façon drastique nos émissions, à moins de franchir des seuils irréversibles.

2. Un problème de réversibilité

·       Les arbres ne stockent pas de façon permanente le carbone qu’ils absorbent. Le carbone stocké est relâché à un moment ou à un autre (fin de vie, combustion…). Sur tout son cycle de vie, un arbre absorbe autant de CO2 qu’il en rejette.

·       Le réchauffement climatique lui-même accélère ce relâchement : lorsque les températures grimpent, les arbres commencent à relâcher du CO2 stocké sous l’effet du «stress hydrique» [agression d’une plante exposée à un environnement sec, qui transpire alors plus qu’elle n’absorbe d’eau]. De « puits » de carbone, ils deviennent alors (plus rapidement) « sources » de carbone. Et ce d’autant plus que le réchauffement engendre aussi des incendies et maladies, qui accélèrent le phénomène.

De façon générale, le changement climatique mettra les forêts fortement sous tension : compter sur elles pour la compensation est donc très périlleux. En France par exemple, ce qui est planté aujourd'hui risque de souffrir fortement de la chaleur dans 30, 40, 50 ans. Et planter dès à présent des espèces adaptées au climat de demain n’est pas non plus une solution, car ces plantes (inadaptées au climat actuel) risquent de mourir rapidement avec le froid hivernal…

·       Et ce sans parler de la déforestation : une nouvelle étude menée sur dix ans montre que près d’un cinquième de la forêt amazonienne émet désormais plus de CO2 qu'elle n'en absorbe, en large partie pour cause de déforestation - et ce chiffre ne fait qu’empirer chaque année.

3. Un problème de capacité

·       « La capacité des terres à accueillir de nouvelles plantations d’arbres est limitée. On ne pourra pas acheter indéfiniment de nouveaux hectares de forêts » explique Renaud Bettin. Or les ordres de grandeur en émissions de CO2 que les entreprises entendent « compenser » sont gigantesques… Une étude parue l’an dernier sur le sujet montre que « si l'Accord de Paris sur le climat était respecté (ce qui est loin d'être le cas), les plantations nécessaires pour compenser nos émissions devraient être énormes : elles remplaceraient de larges superficies d'écosystèmes naturels et plus d'un quart des terres agricoles utilisées. Les conséquences dépasseraient largement les bénéfices ».

·       En réalité, dans bien des cas, notamment en France qui connait un « gros problème de dépérissement dans les forêts de l’Est », « l’enjeu numéro un devrait être de renouveler ces forêts, et non pas de planter », juge Renaud Bettin.

4. Un problème de biodiversité

·       Au niveau du choix des arbres plantés : les projets de compensation carbone mènent trop souvent à planter des arbres en monoculture, pour « faire le nombre », sans préoccupation pour la qualité de ce qui est planté. Or la richesse d’une forêt dépend directement de sa diversité. Sans diversité, la vulnérabilité d’une forêt est plus forte, et sa capacité à absorber fortement du CO2 est plus limitée. Sans compter que l’absence de diversité engendre des forêts silencieuses, comme sans vie…

·       Au niveau de l’impact de ces initiatives sur la biodiversité. Un article du CNRS explique par exemple que « la plantation d'arbres dans des écosystèmes naturellement herbacés va détruire les habitats d’un grand nombre d’espèces végétales et animales. De telles actions sont très dommageables pour les services écosystémiques fournis à l’humanité ». D’autres critiques soulignent aussi les dangers liés à « l'utilisation d’espèces forestières à croissance rapide, eucalyptus ou pins, susceptibles de perturber les écosystèmes locaux ».

On pourrait également ajouter un 5e problème : les conséquences de certains projets de « compensation » sur les communautés locales. Les Amis de la Terre alertaient en 2015 sur les dangers « d’une forme d’accaparement des terres : il suffit de lire les petites lignes des contrats carbone pour y découvrir systématiquement des mesures de surveillance, voire de répression à l’encontre des communautés qui n’ont plus le droit d’abattre des arbres, par exemple pour cultiver un lopin de terres ».

La revue Socialter donne un exemple frappant : « l’entreprise américaine qui produit les véhicules les plus polluants au monde (le célèbre Hummer de General Motors), avait passé un accord avec l’État du Paraná au Brésil pour compenser ses émissions en finançant la protection de plusieurs forêts. Résultat : une « police verte » a été déployée par l’entreprise américaine, menant à l’emprisonnement de plusieurs locaux qui avaient coupé des arbres ».


Perspectives


- Les entreprises se ruent sur les projets de « compensation » sous forme de plantation d’arbres car les arbres sont un symbole marketing par excellence. Cette logique du symbole et du quantitatif mène parfois à des situations ubuesques... Ainsi en Turquie, le 11 novembre 2019 a été décrété jour de “reforestation nationale” par le président Erdogan : 11 millions de sapins ont été plantés ce jour-là à travers le pays. Moins de trois mois plus tard, près de 90 % des arbres plantés seraient déjà morts, victimes du manque d’eau, selon le Syndicat de l’agriculture et des forêts : “les responsables du projet n’ont pas voulu écouter les mises en garde des experts ; leur seule préoccupation était de battre un record”…

- Au cœur du sujet, un double problème :

1.       Sémantique, puisque ce terme de « compensation » renvoie à des actions qui, comme expliqué plus haut, trop souvent…ne compensent pas véritablement ! L’expression  « neutre en carbone » est donc trompeuse puisqu’elle s’appuie dans la grande majorité des cas sur des logiques de compensation.

2.       D’accountability comme disent les anglosaxons - cette notion qui mêle responsabilité et obligation de rendre des comptes. « Annoncer un zéro carbone magique, qui n’est pas réel, c’est le triomphe de la facilité. Ce qui amène les entreprises à faire ces annonces, c’est qu’elles n’ont pas conscience que la neutralité carbone est un changement de modèle radical » estime Renaud Bettin. On pourrait ajouter une autre raison fondamentale : ceux qui prennent des engagements aujourd’hui sur la neutralité carbone à horizon 15, 20 ou 30 ans ne seront plus en poste pour rendre des comptes…

-Dès lors…

·       Le rôle critique des médias est essentiel face aux annonces de ce type. Quand Easyjet se proclame « première compagnie neutre en carbone au monde », quand Air France dit proposer à tous ses clients « un voyage neutre en carbone en France », tout journaliste doit tiquer et mettre tous les guillemets qui s’imposent. C’est heureusement souvent le cas.

·       En revanche, « il manque encore un gendarme de la neutralité » comme le formule Renaud Bettin. En attendant, les « gendarmes de la publicité » commencent à sévir. L’autorité britannique de régulation de la publicité vient par exemple d’interdire Ryanair de rediffuser des publicités sur sa supposée faible empreinte carbone (l’entreprise se vantait d’avoir les plus faibles émissions de CO2 en Europe « parmi les grandes compagnies aériennes »…).

·       Bien sûr, toutes les initiatives de plantation d’arbres ne sont pas à ranger dans le même sac. Le moteur de recherche Ecosia indique par exemple « ne jamais faire de monocultures » et « se rendre sur place pour s’assurer de la bonne gestion des forêts plantées ».

Mais on peut regretter, entre autres, que ces initiatives se focalisent en très large majorité sur l’objectif de reforestation (avec tous les problèmes cités plus haut), ignorant le besoin, très important en France par exemple, de lutter contre la malforestation. Cela supposerait que les entreprises acceptent de financer la gestion d’écosystèmes forestiers plutôt que la plantation d’arbres. Mais ces projets « se vendent moins bien à la RSE des entreprises, parce qu’on ne vend pas seulement un arbre, mais de la conception et du suivi hautement qualifié du travail forestier… » explique Meriem Fournier, présidente de l'Inra Grand-Est-Nancy.

·       Il faudrait donc dépasser la simple plantation d’arbres pour s’inscrire dans une vision forestière plus large. En la matière, retenons la métaphore du placard, citée par le chercheur Jean-Luc Dupouey (INRA) : on peut remplir le placard que sont les surfaces forestières avec du carbone, mais pas indéfiniment. Une fois le placard plein, une solution intéressante consiste à sortir le bois suffisamment âgé, et donc le carbone, de la forêt (en palettes, charpentes, etc.) - moyennant des pertes de carbone qui restent marginales si les coupes sont correctement effectuées.

L’avantage est double : 1) stocker du carbone hors des forêts (dans les maisons, etc.), libérant ainsi de la place en forêt pour des arbres jeunes (ayant donc un potentiel de “puits de carbone” encore important) ; et 2) réduire certaines émissions par ailleurs (exemple : construire des charpentes avec ce bois plutôt qu’avec de l’acier, dont la construction a un coût énergétique élevé). Cette perspective laisse un peu plus de marge de manœuvre pour compenser…sans être infinie pour autant (les palettes, planches, charpentes ont une durée de vie limitée).

·       Enfin et surtout, « l’urgence n’est pas de regarder pousser des arbres mais de fermer le robinet à pétrole » comme le formule Les Amis de la Terre. Ce qui pose problème, ce n’est pas tant les initiatives de compensation en soi – bien mises en place, elles peuvent présenter un intérêt réel (« mais plus pour améliorer la biodiversité et la santé des sols, créer des emplois, etc. que pour capturer du CO2 » selon Renaud Bettin) – que le fait qu’elles servent souvent d’alibi pour éviter de réduire les émissions à la source. C’est là que le bât blesse. Or l’enjeu est bien là.

Au fond, à l’heure où se prépare le projet de construction du terminal 4 de Roissy (projet considéré par certains comme le plus climaticide de France, avec une augmentation prévue des émissions de 15 millions de tonnes de CO2 par an, comme si l’on ajoutait Orly à Roissy), la question fondamentale, encore taboue, pourrait être celle-ci : les activités de certaines entreprises ne sont-elles pas simplement incompatibles avec un monde bas carbone ? Poser la question, c’est peut-être déjà y répondre…

________

C’était le 5e numéro de Nourritures terrestres, la newsletter sur l’écologie qui donne matière à penser : n’hésitez pas à le partager s’il vous a intéressé (bouton tout en bas). Liens vers les numéros précédents : N°1 – N°2 – N°3N°4. Un retour, une remarque ? N’hésitez pas à m’écrire en retour de mail. A très bientôt !

________


** Bonus **


Les limites du marché de la compensation carbone, au-delà de la plantation d’arbres

Ce numéro s’est focalisé sur la plantation d’arbres, qui est aujourd’hui la méthode de compensation carbone la plus emblématique…mais pas la seule.

Rappel du principe :

·       La compensation carbone consiste à soutenir des projets dont les activités réduisent les émissions ou en séquestrent.

·       En pratique, il existe un marché de la compensation, et même deux : d’un côté, un marché réglementé, associé à un plafonnement des émissions des industriels, avec une logique de rachat de crédits carbone (dits « droits à polluer ») dans les cas de dépassement ; d’un autre côté, un marché volontaire, non-réglementé, dans lequel un acteur peut acheter volontairement des crédits carbone.

·       Un crédit carbone représente une tonne d’équivalent CO2 dont l’émission a été évitée grâce à un projet. Au-delà de la plantation d’arbres, les types de projets financés concernent les énergies renouvelables, la gestion des déchets, le chauffage des bâtiments, etc.


Debunkage 
:

Dans l’ensemble, ce marché de la compensation carbone - malgré certains progrès au cours de la dernière décennie - bute sur plusieurs grandes limites :

1/ La grande difficulté à garantir qu’un projet n’aurait pas existé sans le mécanisme économique de la compensation. Pour Alain Karsenty, chercheur au Cirad, « il faut lutter contre les effets d'aubaine [du côté des porteurs de projets], quand les projets sont déjà rentables à la base ». Or, selon le chercheur Augustin Fragnière, « des études montrent que 80 % des projets de compensation institutionnelle auraient vu le jour même sans le système d’achats de crédits. On peut donc avancer que ces crédits n’ont rien changé… à part à enrichir les promoteurs de projets ». Même si le chiffre de 80% fait débat, ce problème reste non-négligeable.

2/ L'impossibilité d'établir une réelle équivalence entre d’une part la tonne de CO2 émise par un Etat ou une entreprise, d’autre part la tonne de CO2 censée être soustraite grâce au projet de compensation financé. Les promesses de réduction des émissions sont en effet souvent surestimées. Une grande étude menée sur plus de 5000 projets de compensation montre que 85% (!) d’entre eux ont une « probabilité faible » d’assurer en réalité les réductions d’émissions promises, et que seuls 2% (!) des projets satisfont les exigences de qualités requises.

Au cœur du problème : les experts chargés de vérifier ces exigences sont en sous-effectif, et sont dès lors forcés, d’après un article du Monde, de sous-traiter à des tiers qui reçoivent de fortes pressions externes pour approuver les dossiers – or aucune sanction n’est prévue dans ces cas de figure !

3/ Des impacts des projets de compensation pouvant être, paradoxalement, problématiques écologiquement (déforestation, forte consommation d’eau, impact sur des communautés…).

4/ Un prix moyen de vente des « crédits carbone » trop bas pour inciter à changer les pratiques. Compenser une tonne de carbone ne coûte en effet environ que trois dollars aux entreprises. « On estime que si la tonne coûtait plutôt 40 ou 80 dollars, les entreprises réfléchiraient plus à limiter leurs émissions à la source plutôt que de se lancer dans un programme de compensation », d’après Augustin Fragnière.

Ce système entraîne dès lors de « mauvaises incitations » selon lui: « permettre de compenser à très bas coût leurs émissions n’incite pas les entreprises à repenser la façon dont elles émettent du carbone en premier lieu. Ça ne les incite nullement à transformer notre système économique actuel ».

5/ Une ambition de statu quo porté par le mécanisme actuel, alors qu’il nous faut baisser les émissions. C’est ce qu’explique Augustin Fragnière : « le concept du marché de la compensation repose sur un jeu à sommes nulles. Pour une tonne compensée, il faut qu’une tonne soit émise quelque part. Or les Accords de Paris préconisent une réduction drastique de nos émissions : nous devons émettre moins, pas compenser ».

Tout ceci sans compter qu’un grand nombre d’intermédiaires profitent de ce système « sans toujours être transparents sur leur marge de revente ni exigeants sur les pratiques des entreprises » explique Jonathan Guyot…

Enfin, pour rajouter de la complexité au problème, comme l’explique le cabinet Carbone4 « il y a autant de type de crédits carbone qu’il y a d’activités émettrices de CO2 » : autrement dit,tous les crédits carbones ne se valent pas qualitativement…Dès lors, c’est « la nature des crédits carbone achetés qui conditionne la solidité d’un engagement au regard de la lutte contre le changement climatique ».


Pas de miracle non plus pour la « compensation biodiversité »

Un dernier mot : outre la compensation carbone, on parle aussi de compensation en matière de biodiversité. Le principe : contrebalancer les effets négatifs de projets sur la biodiversité, via, par exemple, des opérations de restauration (réintroduction d’espèces…), de protection (création de réserves naturelles…), de formation, etc.

Mais la compensation biodiversité telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui ne donne, là non plus, pas de miracle : une grande étude du Muséum national d’histoire naturelle, publiée en septembre 2019 et menée sur 25 gros projets d’aménagement en France, concluait à une « compensation de papier », qui ne « protège rien du tout ».

Un article du Canard Enchaîné enfonçait le clou récemment : on y lisait que « le Conseil National de la Protection de la Nature (aujourd’hui menacé) examine seulement 300 des 5000 études d’impact menées chaque année ». Une experte du CNPN confiait : « parfois il m’arrive de tomber sur un bon dossier. Mais souvent, l’inventaire complet de la faune et de la flore est bâclé, et les mesures compensatoires n’en sont pas »...

Pour conclure…

L’idée n’est pas ici de jeter le discrédit sur le travail - essentiel - de nombreux écologues et scientifiques en la matière. Ni de sous-estimer les progrès réalisés ces dernières années.

De façon générale, toute pression sur l'environnement doit être - dans l’ordre - évitée, puis réduite, puis en dernier lieu compensée si les deux premières étapes n’ont pas suffi. Ce principe est acté réglementairement pour la biodiversité depuis 2016 en France (séquence dite ERC pour « éviter, réduire et compenser »), et a été repris pour le carbone avec l’objectif de neutralité à horizon 2050 que s’est fixée la France.

Malgré toutes ses limites (qui varient en fonction des milieux naturels), la compensation n’est pas à rejeter ; en privé, un chercheur français en économie écologique confiait même récemment qu’il n’est selon lui pas possible de faire de durabilité forte sans compensation (tant qu’elle arrive en troisième étape). En revanche, en pratique non seulement les projets sont trop souvent bâclés et ne compensent pas suffisamment, mais surtout, les entreprises passent trop rapidement sur le E (éviter) et R (réduire) pour faire directement du C (compenser) – et cela vaut en compensation carbone comme en compensation biodiversité. C’est bien ici que se situe le principal levier de changement à actionner.

Loading more posts…