#1 : Pourquoi la croissance verte n'existe pas

Adieu à la croissance verte” : telle est la conclusion d’un rapport publié l’été dernier par le European Environmental Bureau (fédérant plus de 140 organisations environnementales).

Rappel sur le découplage

Pour rappel, l’idée d’une croissance “verte” - aujourd’hui la réponse politique dominante à l’urgence écologique - repose sur un postulat : la possibilité d’un découplage entre la croissance économique (mesurée par la hausse du PIB) et l’impact environnemental (mesuré par les émissions de CO2 et la consommation de ressources). On parle de découplage absolu (hausse du PIB et baisse de l’impact environnemental) ou relatif (hausse du PIB et hausse proportionnellement plus faible de l’impact environnemental).

C’est le découplage absolu qu’il faudrait viser : les objectifs de l’Accord de Paris impliquent de diminuer de façon absolue et non relative les émissions de CO2. Nous en sommes encore très loin. Aujourd’hui, le monde connaît au mieux un découplage relatif (qui reste superficiel), au pire un recouplage (le taux de croissance de la consommation de ressources est plus élevé ces dernières années que celui de la croissance économique).

La question clef est bien la suivante : le découplage absolu - introuvable jusqu’à présent - est-il réellement envisageable à l’avenir ?

Pour dépasser les opinions et les croyances, il importe de s’arrêter sur les faits. C’est le mérite du rapport du European Environmental Bureau (EEB). Il est bien sûr loin d’être le premier à se pencher sérieusement sur la question (rien que pour cette année, pensons à l’étude "Is Green Growth Possible ?" publiée en avril, qui concluait ainsi après avoir passé en revue la littérature scientifique sur le sujet : “La croissance verte est probablement un objectif erroné. (…) Tout programme politique reposant sur des hypothèses de croissance verte doit être réexaminé de toute urgence”). Mais le travail du EEB mérite une attention toute particulière pour l’argumentation synthétique et méthodique qu’il propose.

Les 7 arguments déconstruisant l’idée d’une croissance verte

Le EEB constate d’abord l'absence empirique de situation où un découplage aurait été observé, puis souligne l'absence de piste crédible permettant d'envisager sérieusement un tel découplage à l'échelle de la planète.

Il existe au moins 7 raisons d’être sceptiques sur la possibilité d’un découplage suffisant pour le futur. Chacune de ces raisons prises individuellement met en doute la faisabilité de la croissance verte. En considérant toutes ces raisons ensemble, l'hypothèse d’un découplage apparaît fortement compromis, voire clairement irréaliste” :

  1. La hausse des coûts énergétiques. Lors de l'extraction d'une ressource, les options les moins chères sont généralement utilisées en premier. Extraire les stocks de ressources restants demande ensuite toujours plus de ressources et d’énergie. (pour plus d’explications, voir la notion de taux de retour énergétique - TRE. Le chercheur Thomas Homer-Dixon a par exemple montré que la baisse du TRE dans les dernières années de l'Empire Romain était l’une des raisons de la chute de l'Empire d'Occident. Dans son livre The Upside of Down, il suggère que le TRE permet en partie d'expliquer l'expansion et le déclin des civilisations).

  2. L’effet rebond. Les améliorations d’efficience énergétique sont souvent compensées par une réallocation des ressources économisées. Exemple 1 : une voiture moins gourmande en carburant risque d’être utilisée plus souvent, annulant ainsi le gain écologique initial. Exemple 2 : l’argent économisé par des gains d’efficience en carburant risque d’être utilisé pour acheter des biens ou services dont l’impact environnemental sera souvent négatif (billets d’avions pour des vacances à l’étranger, etc.). L’effet rebond génère aussi des changements structurels dans l’économie qui poussent à plus de consommation. Exemple : des voitures moins gourmandes en carburant renforce les systèmes de transports fondés sur la voiture au détriment d’alternatives plus durables comme les transports publics et le vélo.

  3. Un déplacement des problèmes. Les solutions technologiques à un problème environnemental donné créent souvent de nouveaux problèmes ou en aggrave d'autres. Exemple 1 : la production de voitures électriques exerce une pression sur les ressources en lithium, cuivre et cobalt. Exemple 2 : la production de biocarburant suscite des inquiétudes vis-à-vis des terres arables.

  4. L’impact écologique sous-estimé des services. L’économie des services ne peut exister que par-dessus l’économie matérielle, et non à la place. Les services ont une empreinte carbone significative qui se rajoute, et non se substitue, à celle des biens.

  5. Le potentiel limité du recyclage. Les processus de recyclage - encore peu développés aujourd’hui et en progression lente - nécessitent souvent une quantité importante d'énergie et de matières premières vierges. Les études montrent que dans une économie où la consommation matérielle augmente, le recyclage peut seulement retarder l'épuisement des ressources.

  6. Des changements technologiques insuffisants et inappropriés. L’EEB montre que le progrès technologique, entre autres limites, ne permet pas de réaliser un découplage suffisant (il ne vise pas les facteurs de production qui comptent le plus pour la durabilité ; il n'est pas assez rapide par rapport aux besoins ; etc.).

  7. Un déplacement des coûts. Ce qui a été qualifié de découplage dans certains cas locaux n'était souvent qu'un découplage artificiel, résultant principalement d'une externalisation de l'impact environnemental de pays à forte consommation vers des pays à faible consommation. Evaluer l’impact environnemental par le prisme de l’empreinte carbone est souvent bien plus réaliste - et incite moins à l’optimisme…

Une conclusion sans appel

Ces différents arguments mériteraient d’être explicités dans le détail pour convaincre véritablement. L’idée est ici n’est pas de présenter une démonstration (lire pour cela le rapport entier) mais bien une synthèse. La conclusion du EEB laisse peu de place à l’ambiguïté : “Notre constat est clair: le découplage dans la littérature scientifique est une botte de foin sans aiguille. De toutes les études examinées, nous n'avons trouvé aucune trace qui justifierait les espoirs actuellement investis dans la stratégie de découplage. Globalement, l'idée que la croissance verte puisse effectivement résoudre les crises environnementales en cours est insuffisamment soutenue par des bases empiriques”.

Phénomène frappant : ces thèses commencent à se frayer un chemin dans les sphères économiques dominantes, jusqu’ici peu réceptives à ce type de discours. L’éditorialiste économique star des Echos, Jean-Marc Vittori, écrivait cette semaine pour la première fois : “La croissance verte n'existe nulle part. Nos vies devront radicalement changer. Nous ne savons pas découpler production et émissions de gaz à effet de serre”.

En octobre déjà, il appelait à “une forme de planification consensuelle, comme la France en avait inventé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale” pour réduire nos émissions.

Ces prises de position sont inédites et radicales pour un journal d’orientation libérale. Elles ne sont qu’un énième signe du moment de bascule des opinions. Puisque l’urgence écologique s’impose comme un nouveau paradigme en émergence, il est urgent de déconstruire les mythes qui l’entourent. C’est l’un des objectifs de cette newsletter. A très bientôt pour le prochain numéro !

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C’était le 1er numéro des Nourritures terrestres : la newsletter sur l’écologie qui donne matière à penser. N’hésitez pas à le partager s’il vous a intéressé ou à vous inscrire sur ce lien. Retrouvez également ici l’ensemble des numéros parus ensuite, dont le 2e numéro : Pourquoi la transition énergétique n’a jamais existé.