#21 : Une heure avec Gaël Giraud

“Ce qui est devant nous, c’est une bifurcation de civilisation, qu’il faut entamer avec beaucoup de courage”

C’est sans doute aujourd’hui l’économiste le plus écouté en France sur les questions environnementales. Gaël Giraud était l’invité de France Culture début septembre dans « La conversation scientifique », l’émission d’Etienne Klein. L’entretien, passionnant, a été très partagé.  

Pour tous ceux qui n’ont pas écouté l’émission, et qui n’ont pas une heure à consacrer au podcast, je me suis occupé de retranscrire les propos de Gaël Giraud. Le transcript fait 10 pages ; je le publie en lecture libre sur ce lien. Dans ce numéro, je vous propose une sélection de plusieurs passages intéressants liés aux enjeux écologiques.

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Du besoin des humanités pour construire un imaginaire désirable de la transition écologique

“Il y a un mal qui nous touche beaucoup, les universitaires : on a des visions du monde extrêmement cloisonnées. Si on pense à la reconstruction écologique, on a besoin des scientifiques pour obtenir les données du problème et un certain nombre de solutions, mais on a aussi besoin des humanités et des gens de lettres pour construire un imaginaire désirable de la transition écologique. C’est ce qui fait défaut aujourd’hui dans nos sociétés. Très peu d’entre nous sont capables d’imaginer à quoi ressemblera la société française en 2050 si on arrivait vraiment à la décarboner. Qu’est-ce qu’une société française zéro carbone (ou zéro émission de carbone nette) et désirable en 2050 ? On a besoin des humanités pour comprendre ça”.

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Economistes et réchauffement climatique : la grande incompréhension

“Le changement climatique induit des transformations telluriques que nous économistes avons beaucoup de mal à comprendre.

Jusqu’à une date récente et encore aujourd’hui, un certain nombre d’économistes comme Nordhaus qui est prix Nobel d’économie, ont dit et continuent de répéter que + 6 degrés d’augmentation à la fin du siècle reviendrait juste à -10% du PIB mondial. Nordhaus a construit une fonction de dommages qui est sortie du chapeau, qu’il prétend fonder sur une quantité astronomique de travail d’ingénieurs, ce qui n’est pas vrai, et ce qui est réfuté entièrement par le travail des climatologues.

C’est malheureusement la vulgate qui se transmet de générations en générations depuis 30 ans : le réchauffement climatique ne coûterait que 10 points de PIB - ce qui représente ce que le confinement va nous coûter cette année en France. Evidemment, quand vous racontez ça à un climatologue, il tombe de sa chaise.

Il y a un travail colossal à réaliser pour réarticuler le travail des économistes, la recherche en économie, avec la climatologie. Or là-dessus il y a un problème : l’épistémologie de l’économie classique, c’est-à-dire de l’économie mainstream, n’est pas compatible avec celui des sciences dites expérimentales et des sciences dites dures. Les économistes conçoivent leurs modèles comme étant toujours à l’équilibre, alors que les scientifiques conçoivent leurs modèles comme étant des systèmes dynamiques hors équilibre et en général non-linéaire.

De même, les économistes travaillent dans un monde où il n’y a ni énergie ni matière, et supposent que le travail et le capital suffisent à produire de la richesse, ce qui est évidemment une ânerie ; ils violent donc allègrement les deux premières lois de la thermodynamique tous les jours, ce qui ne les empêche pas de dormir – alors qu’évidemment aucun modèle scientifique ne s’autoriserait à violer les deux premières lois de la thermodynamique”.

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Ses propositions économiques

“Il faut investir dans de grands plans de transition énergétique, rénovation thermique des bâtiments, mobilité verte (réhabilitation du train et d’un train propre), réaménagement du territoire (fin de l’imaginaire de la banlieue pavillonnaire dans laquelle vivent les 2/3 des Français aujourd’hui)…Mais tout ça est déjà bien identifié.

La grande question est surtout de savoir comment financer tout ça. Là arrivent les grands pères la rigueur qui disent que ça n’est pas possible, qu’on n’a pas l’argent – ce qui est faux. (Sur la rénovation thermique par exemple), bien sûr vous ne demandez pas aux ménages de la faire, la plupart des ménages en sont incapables. L’Etat est tout à fait capable de mettre en garantie publique ; on a mis 300 milliards de garantie publique pendant le confinement pour sauver les entreprises, dont seulement 100 milliards ont été appelés, tout simplement parce que les entreprises ont déjà trop de dettes. On peut utiliser les 200 milliards qui restent notamment pour favoriser les crédits bancaires auprès des collectivités locales pour qu’elles financent la rénovation thermique des bâtiments publics. Et après, ce qui est un peu plus difficile, on peut passer à la rénovation thermique du résidentiel privé. Cela crée énormément d’emplois, diminue notre dépendance au pétrole, améliore la balance commerciale française (dont le déficit est à peu près égal à la facture pétrolière) et revitalise les centre villes dans les petites villes de province. Ce sont des propositions que j’avais faites à Emmanuel Macron lorsqu’il était secrétaire général adjoint de l’Elysée en 2014 – déjà”.

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Quels sont les blocages ?

“Il y a deux blocages majeurs à mon avis.

a/ Du côté des industries, nos entreprises sont corsetées par la pression actionnariale – les fonds communs de placement (Blackrock et bien d’autres) qui montent au capital des entreprises et qui exigent du jour au lendemain 10% de rendement sur l’action en se fichant éperdument du modèle d’affaire de l’entreprise en question. Quand on est dans une économie où il n’y a plus de croissance, comment voulez-vous qu’une entreprise normale puisse cracher 10% de rendement sur action tous les ans ? C’est juste impossible. C’est la raison pour laquelle aujourd’hui un certain nombre de grands groupes s’endettent pour pouvoir financer les dividendes qu’ils versent à leurs actionnaires, ce qui est non-sens absolu d’un point de vue économique. C’est très dangereux pour le modèle de l’entreprise.

Quand je discute avec des capitaines d’industrie français, beaucoup me disent : « Gael, je serais ravi d’investir dans les infrastructures vertes, de verdir mon entreprise pour de bon et d’arrêter de faire du greenwashing, simplement je ne peux pas parce que je suis étranglé par les actionnaires et en particulier les fonds communs de placement, qui exigent des rendements exorbitants que je ne pourrais jamais réaliser si je me lance dans la transition » – car celle-ci est coûteuse, prend du temps, et ne va pas rapporter tout de suite. C’est un projet de société de long terme.

Le premier aspect du blocage, donc, c’est notre industrie tuée petit à petit par la pression actionnariale. Il faut la libérer de cette pression.

b/ Il y a un deuxième grand obstacle, non pas du côté des actions mais plutôt du côté des obligations, ou en tout cas des crédits bancaires. Beaucoup de nos grandes banques ont financé la grande consommation de masse française après 1945, construite sur le pétrole, et ont gardé dans leur bilan des centaines de milliards d’actifs, qui sont liés aux hydrocarbures fossiles (charbon, pétrole, gaz). Si demain matin nous faisons la transition, ce qui passera tôt ou tard par le décret que le charbon ne vaut plus rien (c’est-à-dire : plus personne ne brûle de charbon), alors la valeur des actifs liés au charbon va tomber à zéro. Cela va creuser des trous noirs dans le bilan des banques. Pareil pour le pétrole et pareil pour le gaz (le méthane a aussi un pouvoir radiatif très fort contrairement à ce qui a été raconté durant des années).

Nos banques savent que si demain, on fait ce que le gouverneur de la banque d’Angleterre avait appelé en 2015 le « risque de transition » (passer brutalement à une économie décarbonée dans laquelle le pétrole, le charbon et le gaz ne valent plus rien), elles sont quasiment toutes en faillite. Pas toutes les petites banques (comme par exemple la banque Triodos qui ne finance que du vert, qui a un bilan remarquable puisqu’elle a 20% de fonds propres et une échelle de salaire 1 à 5, ce qui en fait une banque exemplaire), mais la quasi-totalité des grandes banques sont en faillite. C’est un blocage systémique, or on a besoin du secteur bancaire pour financer la transition.

Si le secteur bancaire n’est pas là pour financer, et si les grandes entreprises sont bloquées par les exigences de rendement des actionnaires, on ne peut pas avancer. C’est cela qui fait que notre société est complètement bloquée de mon point de vue”.

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Comment lever ces blocages

1/ Réformer la gouvernance de nos entreprises

Il faut réviser les articles 1832 et 1833 du code civil, qui entretiennent l’illusion que la société de capitaux est la propriété privée de ses actionnaires. Il faut redire dans le droit que l’entreprise est d’abord un commun, un projet collectif d’utilité sociale avec des parties prenantes qui ont toutes leur mot à dire. Il faut imposer par la loi quelque chose de l’ordre de la codétermination, la Mitbestimmung allemande, dans laquelle les salariés pèsent au conseil d’administration au moins autant que les actionnaires, de manière à imposer une autre logique que celle du rendement à court terme dans laquelle sont piégées les grandes entreprises. Encore récemment, par exemple, Isabelle Kocher, grande patronne d’industrie, a essayé d’imposer un nouveau business model chez Engie et s’est fait débarquée par ses actionnaires”.


2/ Trouver un moyen d’aider les banques à se libérer de leurs actifs pourris

“Les actifs pourris sont aujourd’hui ce qu’étaient les actifs subprimes en 2008 : des actifs qui ne valent plus rien, qui sont complètement survalorisés par le marché – c’est une énorme défaillance de marché, liée à une bulle, la bulle du carbone, qui vaut plusieurs milliers de milliards au niveau mondial. La question c’est : comment libérer nos banques de ces métastases cancéreuses qui les empêchent d’agir et les condamnent à faire du greenwashing ?

Par exemple en 2009 un certain nombre de banques françaises semblent s’être converties à ce qu’on appelle les « green bonds ». En réalité les travaux montrent que ces « green bonds » ne sont pas plus vertes que les autres obligations ; elles ont juste été repeintes en vert. Tout ça, c’est du greenwashing. Les banques sont condamnées à faire semblant tant qu’elles portent dans leur bilan des actifs liés aux fossiles. Ce qui est malheureux c’est qu’en plus, les banques continuent d’aggraver leur cas en prêtant davantage aux hydrocarbures fossiles aujourd’hui qu’aux énergies renouvelables. Le rapport d’Oxfam il y a deux ans montrait que pour 10 euros de crédit bancaire aux énergies en France, il y en a 7 pour le fossile et 3 pour le renouvelable.

Pour libérer les banques de ces métastases, il y a trois grandes options :

a/ Créer une banque de défaisance, comme on a fait en 2009 - une « bad bank » en anglais - financée par le public, c’est-à-dire le contribuable. Cette structure va racheter au prix fort les actifs des banques pour les en débarrasser, puis va ensuite entretenir la fiction qu’elle sera capable de revendre ces actifs dont plus personne ne voudra, puisqu’en principe plus personne ne devra brûler du pétrole, du charbon et du gaz.

C’est la solution la plus injuste puisqu’elle revient à dire que le prix de la transition énergétique doit être payé par le contribuable.

b/ L’autre grande option c’est d’attendre que la transition, qui va prononcer la faillite des banques, se fasse - mais on risque d’attendre beaucoup trop longtemps - et les cueillir alors en les nationalisant. C’est une option plutôt anti-banque mais qui ne résout pas le problème puisque pendant ce temps-là on ne fait pas la transition.

c/ La solution que je favorise est intermédiaire. Aujourd’hui nous avons une institution, la BCE, qui fait des choses complètement hétérodoxes, qui consistent à racheter sur le marché des milliards d’actifs, souvent de très mauvaise qualité, pour pouvoir inonder nos banques de milliers de milliards pour les sauver (une banque ne fait jamais faillite pour une question de solvabilité, elle fait toujours faillite in fine dans une crise de liquidité). Ce que fait la BCE depuis au moins 2015, c’est d’empêcher la crise de liquidité ; elle noie nos banques sous des tombereaux de liquidité, aujourd’hui à taux négatif, ce qui est tout de même extraordinaire (c’est vraiment Noël tous les jours pour les banques), en leur donnant des milliers de milliards et en les payant pour qu’elles les empruntent.

Ma proposition est de dire : la BCE a un pouvoir de création monétaire ex-nihilo qui ne coûte rien ; elle pourrait racheter les actifs pourris des banques privées en créant de la monnaie – et certainement pas en allant chercher cet argent dans les comptes des déposants – à un prix qu’il faut négocier et qu’il faut conditionner à la vertu verte des banques– c’est-à-dire à la condition qu’elles financent véritablement la transition écologique”.

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Pour découvrir le reste des propos de Gaël Giraud, retrouvez ici le transcript intégral et ici le podcast de cet entretien.

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C’était le 21e numéro de Nourritures terrestres, la newsletter sur les enjeux de l’écologie (lien pour la recevoir). N’hésitez pas à partager ce numéro s’il vous a intéressé. Retrouvez ici l’ensemble des numéros précédents. A très vite !