#26 : Des nouvelles de la croissance verte

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Je reviens aujourd’hui sur le sujet abordé lors du tout premier numéro de cette newsletter : la croissance verte. Ce premier numéro présentait alors les 7 raisons pour lesquelles la croissance verte reste inexistante.

Près d’un an plus tard, il me semble important de revenir plus précisément sur le sujet : il s’agit sans doute de « la » question fondamentale qui conditionne la réussite des stratégies climatiques et plus largement environnementales.

Pour ce numéro, j’ai cherché et me suis plongé dans les travaux de recherche les plus récents et significatifs sur la croissance verte. Ce travail m’a pris plus de temps que je ne le pensais : parti de l’idée, qu’on entend souvent dans les milieux écologistes, que « le découplage est un mythe », je me suis rendu compte que cette affirmation n’est pas tout à fait exacte. Or l’écologie, dont les acteurs sont souvent accusés de verser dans l’« idéologie » au détriment de la science, doit montrer de la rigueur et de l’honnêteté intellectuelle si elle veut convaincre. Ainsi au fil des lectures, en croisant et recroisant les résultats, c’est un panorama plus fin qui apparaît. Avec des conclusions pour autant très claires.

A la fin de ce numéro, vous disposerez d’arguments concrets, fondés sur la science, qui s’appuient sur les dernières études à connaître en la matière – autrement dit, un mémo à ressortir la prochaine fois qu’on vous parlera de croissance verte.


Ce que dit la recherche

Rappel sur ce que signifie le « découplage », qui est au cœur de l’idée de croissance verte :

-Le découplage est l’idée que l’économie peut croître sans aggraver dans les mêmes proportions son impact sur l’environnement – c’est alors un découplage relatif – ou en réussissant à diminuer cet impact de façon absolue – on parle alors de découplage absolu.

-Deux types de découplage sont souvent distingués : l’un se concentre sur l’usage de ressources (au sens large, jusqu’à l’usage de services écosystémiques), l’autre sur les « impacts environnementaux » (qui comprend en particulier les émissions de gaz à effet de serre, sur lesquelles se concentrent la majorité des études, mais qui englobe plus largement les multiples pollutions et perturbations environnementales).

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Les travaux de recherche sur le découplage sont nombreux. Puisque leurs résultats varient en raison des choix de périmètres retenus (zones géographiques, temporalité, type de découplage étudié, etc.), les méta-analyses sont particulièrement précieuses pour apporter une vue d’ensemble sur des dizaines ou centaines d’études différentes.

Les 3 grandes méta-analyses à connaître sur le sujet sont les suivantes :

1.Is Green Growth Possible ?”, publiée en 2020 dans la revue « New Political Economy ».

Les enseignements clefs : « La notion de croissance verte est apparue comme la réponse politique dominante au changement climatique et aux dégradations écologiques. La poursuite de cet objectif est désormais assumée dans les politiques nationales et internationales, notamment dans les Objectifs de Développement Durable des Nations Unies. Pourtant les preuves empiriques, que ce soit sur l’usage des ressources ou sur les émissions de carbone, ne soutiennent pas la théorie de la croissance verte.

En examinant les études parues sur les tendances historiques et les projections modélisées, nous constatons:

  1. qu’il n'existe aucune preuve empirique de la possibilité d’un découplage absolu de l'utilisation des ressources à l'échelle mondiale dans un contexte de croissance économique continue ;

  2. qu’il est très peu probable que le découplage des émissions de carbone soit atteint à un rythme suffisamment rapide pour empêcher un réchauffement climatique supérieur à 1,5° C ou 2° C, même dans des conditions politiques optimistes.

Nous concluons que la croissance verte est probablement un objectif erroné et que les décideurs doivent se tourner vers des stratégies alternatives ».

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2.Decoupling for ecological sustainability: A categorisation and review of research literature”, publiée en octobre 2020 dans la revue “Environmental Science & Policy”.

Cette méta-analyse a examiné 179 papiers de recherche sur le découplage publiés entre 1990 et 2019. En voici les leçons à retenir :

- « Nous avons constaté qu'aucune des 179 études ne présente de preuves solides d'un découplage absolu et continu des ressources au niveau mondial (ou même national) ».

« Affirmer que l’économie peut croître tout en diminuant ses impacts environnementaux est une possibilité abstraite qu'aucune preuve empirique ne peut réfuter, mais qui, en l'absence de preuves empiriques robustes, repose en partie sur la foi ».

- « La notion de découplage est empiriquement si faiblement fondée que nous partageons la conclusion des chercheurs Antal et Van Den Bergh (2014) : « le découplage en tant que stratégie principale ou unique pour combiner des objectifs économiques et environnementaux doit être considéré comme une très grande prise de risque pour notre avenir commun. » »

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3. A systematic review of the evidence on decoupling of GDP, resource use and GHG emissions”, publiée en juin 2020 dans “Environmental Research Letters”.

Après avoir étudié les résultats de 835 papiers de recherche sur le sujet, les auteurs concluent ainsi :

« Les taux de découplage observés ne permettent pas d’obtenir de réductions rapides et fortes de l’usage des ressources et des émissions de gaz à effet de serre. En conséquence, le découplage doit être complété par des stratégies axées sur la sobriété et l’application stricte des objectifs de réduction absolue des émissions » (…et non simplement des mesures visant à améliorer l’efficacité énergétique, ou à soutenir des technologies de capture du carbone).

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A ces trois méta-analyses s’ajoute une autre étude intéressante à citer, “A Green New Deal without growth ?”, qui sera publié en janvier 2021 dans la revue « Ecological Economics ». Elle montre que « le découplage absolu PIB – émissions de CO2 est possible (et se produit déjà dans des pays à hauts revenus), mais qu’il n’est pas faisable de réduire les émissions suffisamment rapidement pour rester sous les 1.5°C et 2°C si l’économie continue de croître» - une conclusion qui conduit les auteurs à estimer qu’un « Green New Deal sans croissance » est nécessaire.


D’où viennent alors les confusions ?

On entend fréquemment des économistes s’appuyer sur l’existence de cas de découplage pour justifier la pertinence de politiques de croissance verte.

Il existe effectivement bel et bien des cas de découplages locaux, temporaires, et/ou partiels. S’agissant de la relation CO2 – PIB, plusieurs pays développés connaissent un découplage relatif, et même dans certains cas absolus, comme souligné par l’étude ci-dessus et confirmé par le Haut Conseil pour le Climat dans son rapport annuel de 2020 (page 41).

Seulement voilà : le seul type de découplage qui permettrait de faire face au défi climatique (et plus globalement aux défis écologiques) est un découplage mondial, durable et absolu, à un rythme compatible avec l’Accord de Paris. Or celui-ci reste non seulement inexistant mais très improbable, comme démontré dans les travaux cités plus haut.

Plus précisément :

-Un découplage local ou régional (à l’échelle d’un pays, comme les Etats-Unis, ou d’un ensemble de pays comme l’UE) peut simplement être dû à une logique de délocalisation de la pollution. Ne pas tenir compte des importations et exportations revient à fausser le résultat (…d’où l’importance de raisonner en empreinte carbone, et non uniquement en émissions de CO2 sur un territoire donné).

-Un découplage temporaire risque d’être compensé par la suite par un recouplage qui annule le gain initial, en partie ou en totalité : c’est ce qui a été constaté à plusieurs reprises. Or au vu des ordres de grandeur qui sont en jeu, seul un découplage durable peut permettre d’espérer rester dans les clous de l’Accord de Paris.

-Les cas actuels de découplage sont d’une ampleur nettement insuffisante pour respecter l’Accord de Paris et plus globalement pour pouvoir parler d’une « croissance verte ».


Quelques précisions pour en savoir plus

Plusieurs cas de découplages partiels sont souvent cités par les tenants de la croissance verte. Ce graphique de la Banque Mondiale est par exemple parfois brandi en exemple. Il montre que l’efficacité énergétique n’a cessé de s’améliorer depuis 1990 : produire 1 unité de PIB nécessite de moins en moins d’énergie consommée. C’est évidemment une tendance à saluer.

Le problème est que ce rythme est très largement insuffisant pour espérer atteindre une « croissance verte » à court ou moyen terme (cf graphique ci-dessous de JM Jancovici).

Comme le dit Olivier Fontan, directeur du Haut Conseil pour le Climat, interviewé sur le site Bonpote, « ce qui ressort clairement, c’est que le rythme constaté du découplage actuel, même à supposer qu’il s’étende à la planète dans son entier, n’est absolument pas compatible avec les objectifs de l’accord de Paris. Donc vous pouvez appeler ce découplage croissance verte, développement durable ou capitalisme radieux, peu importe : c’est insuffisant.»

Pour enfoncer le clou, la tendance sur les 20 dernières années ne s’accélère pas : alors que les émissions par unité de PIB ont diminué à un rythme annuel de 1,5% de 1980 à 2000, ce rythme est devenu inférieur à 1% sur les 20 dernières années.

A l’avenir, il est improbable que ce rythme s’accélère suffisamment, estime Jean-Marc Jancovici, qui explique notamment que « plus on améliore l’efficacité énergétique, plus il est difficile d’être encore plus efficace ». Il le dit clairement : l’efficacité énergétique ne permettra pas de réduire de façon significative les émissions de gaz à effet de serre.

Autrement formulé : les marges de manœuvre autres qu’une diminution du PIB pour respecter l’Accord de Paris sont extrêmement faibles, voire nulles. C’est également la conclusion à laquelle est arrivé le département recherche de Natixis dans une publication de début juillet, passée assez inaperçue en raison du covid. A la question « Peut-on espérer respecter les objectifs climatiques européens sans baisse du PIB ? », Natixis répond par la négative, « même avec un grand effort d’investissements dans les renouvelables ».


Conclusion

Les multiples travaux de recherche le montrent : sur le CO2, le découplage n’est pas forcément un mythe (tout dépend du périmètre que l’on donne à ce concept) ; mais le découplage capable de mener à une croissance verte dans les délais de l’Accord de Paris en est très probablement un.

La croissance verte est, au mieux, un espoir, sinon une illusion, qui ne repose sur aucune donnée scientifique actuelle permettant de démontrer sa faisabilité. On peut faire le choix d’y croire, mais cela s’appelle un pari. L’honnêteté intellectuelle mérite alors de le dire de façon transparente. Or la transparence sur ce pari hautement risqué manque aujourd’hui – ce qui pose une question démocratique évidente, puisqu’il s’agit d’un choix de société extrêmement structurant pour l’avenir.

Les stratégies fondées sur le pari d’une croissance verte misent toutes sur l’innovation et l’idée d’un « génie humain » capable de réaliser ce qui a été impossible jusqu’à présent. En pratique, nous sommes nombreux à le constater : tout débat sur le défi climatique avec un partisan de la croissance verte en arrive, s’il se prolonge, au « point génie humain » - l’argument en dernier ressort, après déconstruction de tous les autres, étant le seul sur lequel aucun argumentaire étayé n’a véritablement prise. Dès lors, il faut alors bien l’appeler pour ce qu’il est : une croyance, qui ne repose sur aucune réalité scientifique.


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C’était le 26e numéro de Nourritures terrestres, la newsletter sur les enjeux de l’écologie (lien pour la recevoir). N’hésitez pas à partager ce numéro s’il vous a intéressé. Retrouvez tous les numéros précédents ici.

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