#12 : Eclairage et perspectives sur le pétrole

Le pétrole revient cette semaine sur le devant de la scène. C’est l’occasion d’un numéro dédié sur ce qui constitue, pour citer l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, « le sang de l’économie mondiale : depuis les années 1980, la variation du PIB dans le monde suit très exactement la variation de la quantité de pétrole produite ».

Je m’appuierai ici, entre autres, sur les analyses de Matthieu Auzanneau, notamment auteur de l’extraordinaire essai « Or noir, la grande histoire du pétrole » salué en France et à l’international, et sur celles de Benjamin Louvet, expert en matières premières chez OFI Asset Management, dont l’éclairage est lui aussi passionnant.

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Un moment inédit dans l’histoire

« Ce que l’industrie pétrolière est en train de vivre est sans précédent dans l’histoire », explique Matthieu Auzanneau dans L’Obs. « Jamais nous n’avions observé un effondrement aussi brutal de la demande. Nous sommes revenus au niveau de consommation de pétrole de la fin des années 1990, avant le boom de la Chine et de l’Inde. Après la crise de 1929, une baisse similaire de la demande avait été observée, mais étalée sur plusieurs années, pas sur quelques semaines comme cette fois-ci. »

L’effondrement de la demande de pétrole n'est pas en soi une bonne nouvelle pour le climat. Certes, les émissions de CO2 vont diminuer (temporairement). « Mais la chute des prix peut renforcer l’attractivité du pétrole, et ralentir les mesures nécessaires à son remplacement » (Matthieu Auzanneau).

Toute une partie de la transition énergétique sur le terrain est menacée, comme l’explique au site Reporterre Anne Bringault, du Réseau action climat : « A court terme, tous les projets qui misent sur un prix du pétrole haut sont mis en danger. Par exemple, quand on fait une rénovation énergétique de logements et de bâtiments publics, on calcule combien vous économisez. Là, les économies risquent d’être réduites. Idem pour les réseaux de chaleur, qui ne vont plus apparaître comme aussi rentables. »

Au-delà, le danger est que les plans de relance profitent des prix bas pour accroître encore plus notre dépendance au pétrole…ce qui serait très risqué à deux égards.


La double contrainte du pétrole

Il faut réduire notre dépendance au pétrole :

-pour des raisons climatiques (brûler du pétrole accentue le réchauffement), et ce d’autant plus que l’autre grande énergie fossile, le charbon, continue de se développer (« contrairement à ce qu'on pourrait penser compte tenu des accords de Paris, il y a aujourd'hui 252 centrales à charbon en construction dans le monde », indique Matthieu Auzanneau).

-mais aussi pour des questions de sécurité. « Il n'est pas raisonnable de continuer à faire reposer notre société sur une énergie dont les approvisionnements seront de plus en plus incertains » (Matthieu Auzanneau).

Ce risque de sécurité est aujourd’hui insuffisamment pris au sérieux. Pour le comprendre, il faut se plonger dans la dynamique de « l’or noir » au cours de la décennie 2010…et même un peu avant.


Le pic de production du pétrole conventionnel a DEJA eu lieu…il y a douze ans

« Les puits de pétrole conventionnels ont déjà atteint leur pic de production », explique Benjamin Louvet, « et ceci il y a plus de dix ans selon l'Agence Internationale de l'Energie (AIE) elle-même, qui l'a écrit pour la première fois officiellement dans un rapport de novembre 2018 : "le pic de production de pétrole conventionnel a été dépassé en 2008". Depuis cette date, la production conventionnelle ne croît plus ».

Dans ce contexte, comment la demande - qui, elle, n’a fait qu’augmenter - a-t-elle pu continuer d’être satisfaite ?

« Parce que dans le même temps, on a découvert le pétrole non conventionnel et notamment le pétrole de schiste qui, lui, a ensuite continué son développement, ce qui a permis de faire face à l'augmentation de la consommation » (Benjamin Louvet).


Le schiste n’a fait que repousser le problème…mais la fête est finie

Le schiste a donc été la « trouvaille magique » de l’industrie pétrolière pour répondre à la hausse de la demande.

Mais la magie risque de ne plus durer longtemps. Jean-Marc Jancovici l’explique ainsi : « Cette industrie n'a quasiment jamais gagné d'argent : il n'y a presque pas eu un trimestre où les revenus ont été supérieurs aux besoins d'investissement, sans même parler des remboursements de dette... Depuis l'origine on a une pyramide de Ponzi avec toujours plus de dettes et d'émissions d'actions pour payer les pertes passées. Cela ne peut pas durer éternellement ».

La crise actuelle fragilise encore plus les acteurs du schiste en éliminant leur avantage compétitif par rapport au conventionnel : elle devrait provoquer un nombre de faillites record dans cette industrie, et accélérer la baisse de production de schiste, qui était déjà engagée.

Benjamin Louvet détaille pourquoi : « Les moins bien armés face à la chute des prix du pétrole sont les pétroliers de schiste aux Etats-Unis. Or ils étaient déjà dans une mauvaise situation avant cette chute.

Depuis 2008 aux Etats-Unis l'industrie du pétrole de schiste n'a dégagé qu'un seul trimestre de free cash flow positif. Elle est extrêmement endettée en raison de son modèle même, qui oblige à toujours forer de nouveaux puits, imposant une fuite en avant permanente pour maintenir la production.

Si jusqu'à 2018 ses acteurs ont réussi à trouver des financements sans trop de problèmes, depuis 2018 les investisseurs ont commencé à taper du poing sur la table en exigeant de la rentabilité et non plus de la productivité, ce qui avait déjà commencé à contraindre la production.

La baisse des prix actuelle va renforcer ce phénomène. On n’attendait déjà plus que 400 000 barils par jour de progression de la production cette année, et zéro l'année prochaine, d’après le cabinet IHS. On pourrait désormais voir les pétroliers de schiste abaisser leur production cette année de plus d’1 million de barils par jour, voire 1,5 million de barils l'année prochaine. »

Le nombre de faillites à attendre dans le secteur est encore difficile à évaluer, mais une chose semble certaine : « le coronavirus n'a fait que précipiter une situation qui de toute façon ne pouvait pas durer » (JM Jancovici).


Pourquoi le risque d’un choc pétrolier est réel, une fois la crise sanitaire passée

De nombreux observateurs estiment qu’il y a des raisons sérieuses de craindre un choc pétrolier, en raison de la conjonction de deux facteurs :

1.       Le ralentissement des investissements dans le pétrole conventionnel, ce qui dégrade leur capacité de production future

« Il est de plus en plus difficile techniquement et physiquement – et donc plus coûteux – d’aller chercher de nouveaux gisements », explique Matthieu Auzanneau. « Les pétroliers dépensent de l’argent pour des résultats de plus en plus médiocres ».

Benjamin Louvet précise : « Pour arriver à garder constante la production de pétrole conventionnel, il faut investir dans des moyens qui permettent de réinjecter de la pression dans les puits ou de lancer des nouveaux puits. Ces investissements - on parle bien ici des investissements nécessaires ne serait-ce que pour maintenir la production à un niveau constant - ont été chiffrés par l'OPEP fin 2015 à 630 milliards de dollars. Or cela fait maintenant quatre ans que compte tenu du ralentissement des prix du pétrole, seuls 450 milliards de dollars par an ont été investis : il manque à peu près un tiers des investissements, en sachant que les investissements dans le pétrole conventionnel portent à peu près sur cinq ans.

Je ne vous parle même pas de ce qui est en train de se passer en ce moment. Avec la chute des prix, la baisse des investissements va s’accélérer »…ce qui fragilisera la production, comme le confirme un récent rapport de Goldman Sachs qui prévoit un « choc de production historique » à venir : « il est impossible qu’une chute aussi forte de la demande comme actuellement n’ait pas de grandes conséquences, durables, sur le production ».

2.       La fin de la partie côté pétrole de schiste

Benjamin Louvet : « Dans son rapport de 2018 - donc avant la crise du coronavirus - l'Agence Internationale de l'Energie prévoyait pour l’horizon 2025 une consommation mondiale de 105 millions de barils par jour, soit une hausse d’1 million de barils par jour chaque année jusqu'en 2025.

Son analyse était claire : pour absorber cette demande, tout ce qui nous manque doit venir de la croissance du pétrole de schiste. Il faudrait que d'ici 2025 les producteurs de pétrole de schiste réalisent une production supplémentaire de 10 à 12 millions de barils par jour, soit quasiment une fois et demie ce qu'ils ont fait sur les 12 dernières années, sachant qu'ils avaient réalisé cette production :

  • dans un contexte où l'accès au crédit était illimité, puisque, à cette époque-là, les investisseurs étaient beaucoup moins regardants pour leur prêter de l'argent.

  • en disposant d'abord des actifs de meilleure qualité parce qu’ils ont commencé à forer là où ils avaient le plus de chances de trouver du pétrole.

  • dans un contexte où les prix du pétrole étaient plus élevés [rendant le schiste plus compétitif].

Il faudrait désormais qu'ils réalisent une augmentation plus importante en ne disposant plus de ces trois éléments. L'AIE ne disait pas que c’était impossible, parce que c'est un organisme rattaché à l'OCDE et qui reste donc politiquement correct. Mais il disait que ça ne s'est jamais vu ». Et c’était donc avant la crise actuelle…

In fine, la conjonction des deux facteurs cités ci-dessus fait dire à Benjamin Louvet « qu'à un horizon de peut-être 18 à 24 mois, une fois la crise sanitaire passée, on pourrait se retrouver très vite, alors qu'on a l'impression aujourd'hui de nager dans le pétrole, dans une situation où le manque de pétrole se ferait cruellement ressentir. On pourrait donc enchaîner notre crise sanitaire avec un choc pétrolier qui pourrait venir affaiblir encore notre économie ».

« Le risque de choc pétrolier est réel », confirme Patrice Geoffron, professeur d’économie à Paris Dauphine. « Il doit être intégré dans le débat sur la relance en Europe («business as usual» versus «green deal») et plus globalement dans le débat sur la résilience de notre société ».


Un sujet hautement stratégique pour la France…et pourtant insuffisamment pris au sérieux

Le risque de pénurie, déjà signalé par l’Agence internationale de l’énergie comme expliqué plus haut, « a été confirmé en décembre dernier par une nouvelle étude scientifique, et rejoint plusieurs déclarations de pétroliers par ailleurs (Total, Saudi Aramco, etc.) », écrit l’ingénieur Maxence Cordiez dans un article paru en février.

Or, fait-il remarquer, « ce risque de pénurie n’est pas mentionné dans la PPE » (Programmation pluriannuelle de l’énergie) – l’outil servant à piloter la politique énergétique française.

En pratique, une situation de pénurie entraînerait une hausse du prix du baril qui, au-delà d’un certain seuil, affectera toute l’économie et la société, bien au-delà du seul problème du prix à la pompe. « Il faudrait s’attendre aux conséquences d’une crise économique : éclatement de bulles spéculatives, récession, chômage, etc. » estime Maxence Cordiez.

Matthieu Auzanneau souligne qu’« en France, on a l’impression d’être assez prémuni contre la pénurie de pétrole parce que notre électricité vient en large partie du nucléaire, mais c’est une illusion. Le débat politique sur la transition énergétique se focalise sur l'électricité alors que l'électricité n’apporte qu'une petite fraction (environ 20%) de l'énergie que l’on consomme au total. Il faut sortir de cette myopie ». Les carburants issus du pétrole forment bel et bien la première source d’énergie finale en France.

Or notre dépendance nous place en situation de vulnérabilité à ne pas négliger : « nous, Européens de l'Ouest, achetons notre pétrole pour moitié auprès de pays pétroliers qui sont soit en déclin (comme la Norvège et l’Algérie), soit proches du déclin selon l’Agence Internationale de l’Energie - et le cas le plus problématique est celui de la Russie, dont la production entrera probablement en déclin au cours de cette décennie.

On parle beaucoup de la dépendance de l’UE au gaz russe, mais l’UE importe aussi plus d'un quart de son pétrole auprès de Mr. Poutine. Ce n'est donc pas seulement une question de potentiel déclin d'approvisionnement : c'est un problème plus large de sécurité. »

Et ce d’autant plus si l’on croit des analyses récentes qui considèrent que les champs de pétrole les plus fragiles à cause de la guerre des prix sont avant tout ceux du Grand Nord russe : lorsqu’ils sont à l’arrêt, ces puits risquent de geler et d’être complètement perdus, nécessitant de nouveaux forages. « La dernière fois que cela s'est produit, il a fallu aux Russes près de 15 ans pour reprendre la production » écrit l’analyste Peter Zeihan…

Bien sûr, il existe des pays encore plus vulnérables que la France : pensons en particulier à l’Algérie, qui, « du point de vue de la dépendance du régime politique au pétrole, ressemble au Venezuela », estime Matthieu Auzanneau : « l'essentiel de ce qui fait tenir le régime en Algérie, de ce qui permet d'acheter la paix sociale dans un pays qui a déjà connu beaucoup de misère et une longue guerre civile dans les années 90, c'est l'argent du pétrole et du gaz. Or la production de la compagnie nationale algérienne est en déclin, ce qui est un risque de déstabilisation important » - à l’intérieur du pays d’abord, mais aussi pour tout le bassin méditerranéen, à l’équilibre déjà précaire.

Mais en France aussi, la dépendance au pétrole a des implications profondes.

Elles sont d’ordre géopolitique et liées à notre sécurité, comme expliqué plus haut.

Elles sont, bien sûr, économiques, et ce sans même parler des conséquences plus indirectes des remous actuels. La Société Générale est par exemple la 1ère banque au monde à financer les nouvelles infrastructures d’exportation de schiste en Amérique du Nord…Plus globalement, l’économiste Gaël Giraud (CNRS) indiquait récemment que« la plupart des grandes banques traditionnelles ont, dans leur bilan, un legs historique hérité de la révolution industrielle incompatible avec la transition énergétique. J’étudie actuellement la dépendance des bilans bancaires aux actifs fossiles. Elle est considérable ». Au point que « si, demain, nous décidions de faire du charbon et du pétrole des « actifs échoués », c’est-à-dire si nous les interdisions du commerce, beaucoup de nos banques seraient en faillite ».

Mais ces implications sont aussi fortement sociales. Ainsi, « le mouvement des Gilets jaunes a constitué la première révolte énergétique en France » selon la formule de Matthieu Auzanneau, qui explique : « ces gens, qu’on a incités à s’installer dans la grande périphérie urbaine, se sont retrouvés coincés par une augmentation des prix de l’essence, dans laquelle les taxes ne sont pas le principal facteur. Le pétrole, en lui-même, est quatre fois plus cher qu’à la fin des années 1990. Le modèle qui a permis l’étalement urbain notamment grâce au prix modique du pétrole va être remis en cause. Le mouvement des Gilets jaunes en était un symptôme ».


Conclusion : la voie à suivre…et celles à ne pas suivre

Le think tank The Shift Project synthétise la situation ainsi :

« Nous sommes pris en étau entre deux risques :

-D’un côté, la faiblesse du prix du pétrole peut conduire à augmenter la dépendance des pays importateurs ainsi que les émissions de CO2, et déstabiliser les pays exportateurs.

-De l’autre, la remontée des prix [dont on a vu ci-dessus qu’elle pourrait arriver une fois la crise sanitaire passée, en étant nourrie, paradoxalement, par la chute des prix actuelle] peut, si elle est brutale, mettre un coup d’arrêt à la reprise économique et déstabiliser les pays importateurs.

Pas de recette magique pour desserrer l’étau : le seul moyen est de décarboner l’économie ».

L’incertitude sur la question d’une potentielle pénurie (qui fait toujours débat parmi les observateurs) ne doit donc pas servir de prétexte pour ne pas agir, car c’est loin d’être le seul risque. « Certains estiment qu'il faut apprendre à se passer des énergies fossiles avant tout à cause des pollutions et du climat, d’autres avant tout parce qu'elles finiront par manquer. Dans tous les cas il faut apprendre à vivre avec moins de fossiles » résume Bertrand Cassoret, spécialiste des questions énergétiques.

Or, comme le dit Matthieu Auzanneau, « notre société est comme un fumeur à trois paquets par jour qui se dit : "il faut que j’arrête". Nous avons le diagnostic, et Emmanuel Macron l’a très bien exprimé : nous sommes dépendants aux énergies fossiles. Mais poser le diagnostic, ce n’est pas accepter la thérapie ».

Il faut donc maintenant aller au-delà du diagnostic. Plusieurs spécialistes émettent déjà des propositions concrètes de très court terme, qui s’appuient sur la fiscalité : d’une part, lutter plus drastiquement contre les niches fiscales du pétrole (réduire fortement les exonérations fiscales sur les carburants dont profitent le transport routier de marchandises et l’aviation, en profitant des prix bas qui rendraient cette mesure plus indolore) ; d’autre part mettre en place un prix plancher décorrélé de la chute des cours, afin d’envoyer un signal au consommateur final, aux investisseurs et aux constructeurs automobiles.

Le Shift Project prépare de son côté pour début mai un plan d’urgence détaillé. En attendant, il serait fort judicieux de suivre d’ores et déjà les trois recommandations suivantes, énoncées ici par Jean-Marc Jancovici :

  1. « Ne pas baser de « relance » sur une offre de pétrole croissante, ce qui est pourtant actuellement le cas de manière implicite, malgré tout ce que l'on se raconte sur les énergies renouvelables et les objectifs de décarbonation ;

  2. Inclure [et accentuer] la sobriété dans les marges de manœuvre [et non uniquement la question du choix de telle ou telle énergie] ;

  3. Réaliser que nous ne "sortirons" jamais de cette crise, car ce n'est pas une crise. C'est une étape un peu brutale d'une transition qui avait déjà démarré avant et qui se poursuivra après, car le monde est fini ».

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