#7 : En finir avec l’idée de nature

« La nature, cela n’existe pas »

Philippe Descola est anthropologue, professeur émérite du Collège de France, lauréat 2012 de la médaille d'or du CNRS. Il a fait sa thèse sous la direction de Lévi-Strauss sur les Indiens Achuar en Amazonie, qu’il a étudiés dans les années 1970 et dont il est devenu le spécialiste.

Son enquête ethnographique auprès des Achuar l’a marqué au point qu’il a ensuite « consacré toute sa carrière à essayer d’aller au-delà des concepts que nous employons, en Europe et dans une partie du reste du monde, pour penser le rapport entre humain et non-humain. »

Dans son ouvrage phare, Par-delà nature et culture, paru en 2005 et considéré par beaucoup comme l’un des travaux les plus importants en sciences sociales de ce début de siècle, il montre que la distinction entre nature et culture est une invention culturelle, née en Europe au XVIIe siècle.

L’invention de la nature

« Je n’ai cessé de le montrer au fil des trente dernières années : la nature, cela n’existe pas. La nature est un concept, une abstraction. C’est une façon d’établir une distance entre les humains et les non- humains » explique-t-il dans un entretien récent à Reporterre.

« La nature est une construction qui permet de donner une saillance à tout ce à quoi le concept est opposé. On va donc parler de la nature et de la société, de la nature et de l’homme, de la nature et de l’art…Heidegger avait bien mis en évidence que la nature est une sorte de boîte vide qui permet de donner une saillance à tous les concepts auxquels on va l’opposer. Moi, je m’en sers pour signifier la distance qui s’est établie entre les humains et les non-humains ».

Il souligne d’ailleurs que le terme de nature est propre à l’Occident : il est « quasiment introuvable ailleurs que dans les langues européennes, y compris dans les grandes civilisations japonaise et chinoise ».

Dans un autre entretien, donné à Usbek et Rica, il revient sur l’émergence de ce concept : « l’invention par les Européens, il y a quelques siècles, de ce qu’on appelle « nature » est un coup de force qui a mis les humains à distance du monde dans lequel ils étaient intégrés jusqu’au Moyen Âge ».

« Le concept de nature est bien sûr plus ancien (il remonte aux Grecs). Mais ce concept ne prend véritablement sa forme définitive qu’à partir de la révolution scientifique. Ce qui est caractéristique du XVIIème siècle, c’est que tout d’un coup, la nature devient un objet d’enquête et une ressource pour les humains. »

Il montre que « cette mise à distance », inédite dans l’histoire, a entraîné des conséquences fortes dans les rapports que nous, humains, entretenons avec les non-humains : leur « destinée [s’est retrouvée] tout à coup séparée de la nôtre ».


Parler de nature, c’est la mettre à distance

« Quand je dis que la nature n’existe pas, ce n’est pas une provocation » précise Philippe Descola. «Je souligne que l’idée d’une totalité extérieure aux humains est une idée récente, neuve et tout à fait singulière dans l’histoire de l’humanité. Et c’est de cela dont il faut prendre conscience.

Tous les jours, dans les médias, je vois des gens très bien intentionnés dire : « Il faut protéger la nature », « il faut être plus près de la nature », etc. Mais à partir du moment où on emploie ce terme, la distance est là ».

Lui-même dit essayer de ne pas utiliser le mot nature, mais reconnait que la tâche est difficile. Il a d’ailleurs nommé sa chaire au Collège de France « Anthropologie de la Nature », « justement », dit-il, « pour mettre l’accent sur une contradiction évidente : comment peut-il y avoir une anthropologie [qui est la science de l’étude de l’homme] d’un monde où les humains ne sont pas présents ? ».

Dans un entretien à Libération publié en 2018, le président du Muséum national d’histoire naturelle, le naturaliste Bruno David, abondait dans le même sens : « Le dualisme nature versus homme est totalement faux. On a deux kilos de bactéries en nous dont notre vie dépend. En tant qu’espèce, on vit en symbiose avec le reste du monde. On en a besoin pour exister, pour manger, boire. Quand on porte atteinte à la biodiversité, c’est à nous, humains, qu’on porte atteinte. »

Son prédécesseur à la tête du Muséum, le biologiste Gilles Bœuf, ne dit pas autre chose dans un entretien pour le site Le Grand Continent  :

« Le corps humain, c’est autant de bactéries que de cellules humaines. Chaque matin, nous nous réveillons après avoir dormi avec un à deux millions d’acariens dans notre lit. Si nous admettons faire partie du vivant et ne pas être « en dehors », alors cela change tout, parce que dès que nous agressons ce vivant, nous nous auto-agressons. »

Changer de regard sur le vivant

« On est dominé par une logique binaire, le fait de toujours opposer le bien et le mal dans un enjeu. Or ce sont souvent les deux faces d’une même médaille. On conçoit la nature d’un côté comme un espace sanctuarisé, vierge, que l’on doit protéger, et de l’autre comme une ressource à piller avec un extractivisme ignoble. Or ces deux oppositions très fortes entre l’écologie radicale et le capitalisme extractiviste ont le même défaut conceptuel : elles considèrent le vivant comme un bloc dont on ne fait pas partie. » (L’écrivain Alain Damasio citant les idées de Baptiste Morizot, philosophe du vivant)


De l’entretien de Gilles Bœuf au site Le Grand Continent, retenons en particulier deux extraits :

1/ « Le changement climatique va beaucoup plus vite que ce qui était envisagé. Mais les populations n’ont paradoxalement pas peur de la disparition du vivant. Aujourd’hui, les gens que je rencontre me demandent : « À quoi sert l’escargot de Quimper ? L’orchidée ? Le moustique ? ». Moi je leur réponds : « et vous, vous servez à quoi ? ».

Tout est anthropocentré. Le plus gros défaut de l’humanité, c’est d’abord de ne pas savoir avoir des relations avec le non-humain. L’effondrement du vivant sauvage et l’explosion du domestique le montrent bien : on accepte comme une normalité qu’il n’y ait plus de loups, de lions, de girafes, d’hippopotames, de rhinocéros… Les gens n’ont pas de problème à se dire qu’ils vivront sans. A contrario, on croule sous nos poulets, nos vaches, nos chiens, nos chats. C’est une vision très anthropocentrée. Il faut restaurer un dialogue entre l’humain et le non-humain. »

2/ « Le vivant a eu à résoudre tellement de défis avant nous. Il y a littéralement 4 milliards d’années de R&D dans la nature. Mais pour en tirer parti, il faut tuer l’arrogance et se dire : « comment le vivant aurait-il fait dans ma situation ? ».

Prenons le cas d’une libellule. Elle pèse deux grammes, mais vole à 90 kilomètres heure avec seulement deux watts d’énergie ! Elle encaisse 30 G d’accélération, c’est-à-dire 30 fois l’accélération de la Terre et presque trois fois les G subis par un pilote de chasse – rien qu’à 6 G nous serions nous-mêmes malades. Mais comment la libellule fait-elle ?

De même, certaines cyanobactéries dans les flaques d’eau ont presque 3,45 milliards d’années et ont résisté à l’anthropisation et à la pollution. Il faut bien comprendre que la nature ne maximise jamais les coûts et profits : elle optimise en permanence. Et surtout, jamais la nature ne produira une substance pour s’auto-empoisonner. Elle peut produire des poisons très puissants, bien sûr, mais elle invente des façons de les dégrader.Nous avons inventé peut-être 100 000 molécules depuis les années 1950, et personne ne sait encore les dégrader. »


Pour conclure…

« Lévi-Strauss insistait beaucoup sur le fait que c’est dans le rapport aux animaux et aux plantes que se construit l’humanité », souligne Philippe Descola. « C’est dans ces systèmes d’interaction qu’on peut concevoir une façon nouvelle d’appréhender la vie sociale ».

Pour reprendre les mots du professeur de sociologie Yves-Marie Abraham, auteur d’une tribune dans Reporterre : « Partout, le même commandement, répété sans cesse tel un mantra : « Protégeons notre environnement ! ». Or il n’est pas certain qu’il faille se réjouir de la prolifération d’un tel discours, aussi bien intentionné soit-il. S’exprime en effet dans ces quelques mots un rapport au monde qui n’est pas pour rien dans la catastrophe en cours. N’est-ce pas en effet parce que nous avons appris à envisager la Terre et tous les êtres non humains qui la peuplent comme un simple « environnement », que nous avons pu les traiter jusqu’ici avec une telle violence et une telle désinvolture ? »

Il estime dès lors urgent de « définir autrement notre rapport à la nature » : « Il ne s’agit pas de s’y « reconnecter », comme on l’entend aussi trop souvent, mais d’admettre que nous en faisons étroitement partie, même si le mode de vie « hors sol » subi par la plupart d’entre nous tend à nous le faire oublier ».

Et de citer ce fameux slogan, devenu un classique parmi les militants écologistes : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ».

Concluons donc sur cette formule du poète Francis Ponge, qui avait vu juste dès 1952 : « Il suffit d’abaisser notre prétention à dominer la nature et d’élever notre prétention à en faire physiquement partie, pour que la réconciliation ait lieu. »

________

C’était le 7e numéro de Nourritures terrestres, la newsletter sur l’écologie qui donne matière à penser : n’hésitez pas à le partager s’il vous a intéressé ou à vous inscrire sur ce lien. Retrouvez également ici l’ensemble des autres numéros. A très vite !