#30 : Les Lumières et l’écologie : entretien avec la philosophe Corine Pelluchon

« Modèle amish » contre modèle « des Lumières » : à en écouter le débat public sur le climat et la 5G ces derniers mois, il semblerait que le choix qui s’offre à nous soit pour le moins limité.

Tenter de questionner un choix technologique revient désormais à risquer de se voir affublé de l’étiquette d’opposant au progrès, et d’être rangé illico parmi les « anti-Lumières » - vaste étendue d’individus aux idées pourtant pour le moins…diverses (identitaires, intégristes, etc.). Et tant pis si les militants du climat demandent avant tout une meilleure écoute des travaux des scientifiques (dont ceux du Haut conseil pour le climat sur la 5G), dans la droite ligne du « Ose savoir ! » de Kant. Tant pis, aussi, si « questionner la pertinence d’une technique, c’est s’inscrire dans l’héritage des Lumières qui prônaient un usage de la raison critique » (Nicolas Truong, Le Monde) - d’autant plus que les Lumières étaient loin de former un bloc uniforme sur ces questions.

Tant pis, enfin, si le progrès et la technique - qui peuvent être deux choses différentes - n’ont cessé d’être questionnés au fil du XXe et du XXIe siècle par des intellectuels reconnus, y compris récemment par des penseurs comme Bernard Stiegler (qui plaidait pour une « bifurcation »), Hartmut Rosa (dont la « résonance » s’inscrit comme l’un des concepts phares de notre époque) ou Bruno Latour (qui appelle à « nous déconfiner de l’idée d’une voie unique vers le progrès »).

Pour sortir du choix binaire entre « avancer ou reculer », entre deux projets de société uniques et antagonistes, je me suis entretenu avec la philosophe Corine Pelluchon à l’occasion de la publication de son nouveau livre, « Les Lumières à l’âge du vivant » (Seuil), très remarqué depuis sa sortie le 7 janvier (un « essai brillant » commente Thomas Snégaroff sur France Info, un « livre passionnant, comme peu le sont » déclare Natacha Polony sur France Inter, un « résultat riche de propositions et de ferveur » écrit Roger-Pol Droit dans Le Monde…).

Le travail de Corine Pelluchon démontre que l’on peut à la fois être écologiste et défendre les Lumières, tout en appelant à faire évoluer leurs fondements.

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Entretien complet (15 mn de lecture)

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Morceaux choisis :

Pour les plus pressés, j’ai sélectionné ici plusieurs morceaux choisis de l’entretien :


L’héritage des Lumières qu’il faut défendre :

« Il faut d’abord reconnaître tout ce qu’on doit aux Lumières et montrer que leur projet d’émancipation a toujours du sens. Dans cet ouvrage, je les défends, parce qu’elles reposent sur quatre piliers qui doivent être renforcés [Ndlr : autonomie, société d’égaux, unité du genre humain et rationalité ; ils sont développés dans l’entretien]. Cela ne va pas de soi : d’habitude, les écologistes ne se reconnaissent pas dans les Lumières. Or je montre que les deux sont compatibles si on révise certains fondements des Lumières. Il ne s’agit pas juste d’adapter les Lumières au contexte écologique actuel, mais de leur faire faire un saut : il leur faut extirper le dualisme nature/culture et l’oubli de la condition terrestre et charnelle. »

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Ce qu’il faut corriger chez les Lumières :

« Ce qu’il faut corriger, c’est cette manière qu’elles ont eu de séparer la civilisation et la nature. Chez les Lumières, la dépendance de l’humain à l’égard des écosystèmes et des autres vivants est éclipsée par le fait qu’il est capable de maîtriser la nature. »

« L’armature conceptuelle des Lumières, qui suppose que la seule limite à ma liberté est la liberté de l’autre être humain vivant actuellement, ne suffit pas pour relever les défis écologiques ni même pour garantir à long terme la défense des droits de l’homme. Car la préservation de la paix, la défense des libertés et la justice sociale sont menacées en cas d’effondrement écologique.

De plus, la structure de notre responsabilité a changé : nous infligeons des dommages à des êtres qui vivent loin de nous, qui appartiennent à une espèce différente de la nôtre ou qui ne sont pas encore nés. La justice intergénérationnelle et interspécifique exige que l’on complète les droits de l’homme qui ne peuvent plus reposer sur l’agent moral individuel. »

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Passer du Schème de la domination au Schème de la considération :

« J’identifie un principe commun aux phénomènes de liquidation de la civilisation et de la déshumanisation connus depuis un siècle (nazisme, stalinisme, industrialisation forcenée de la nature, réification des animaux, etc.). Il s’agit de la domination, qui est une triple domination : des autres et de la nature à l’extérieur de soi, mais aussi à l’intérieur de soi.

C’est ce principe ou cette matrice, que j’appelle le Schème de la domination, qu’il faut extirper, comme une écharde dans la chair. C’est lui dont il faut s’affranchir pour décoloniser notre imaginaire et construire un rapport à soi et au vivant nous amenant à reconstruire la société sur de nouvelles bases ».

« Le Schème désigne le principe d’organisation d’une société. C’est la notion phare du livre. Le Schème renvoie aux représentations conscientes et inconscientes, intellectuelles et liées à l’imaginaire, qui expliquent les choix sociaux, économiques, technologiques, mais aussi la manière de gouverner et les choix individuels — ce qu’on achète pour se sentir mieux, notre rapport à l’argent, au pouvoir, notre capacité de coopérer ou d’être au contraire sans cesse dans la compétition, etc.

Notre société est régie par le Schème de la domination qui transforme tout en une sorte de guerre — le rapport à soi, à la nature, à autrui, aux autres vivants, et donc la politique, l’agriculture, l’élevage, les échanges…Ce qui prévaut est non seulement l’obsession de s’imposer, le fait d’écraser autrui pour y parvenir, mais aussi la volonté de contrôle, le fait de réduire le vivant à une fonction pour mieux le manipuler et agir sur lui. J’explique qu’il faut passer du Schème de la domination au Schème de la considération et comment on pourrait y arriver. »

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Sa vision de l’écologie :

« L’écologie ne concerne pas seulement le réchauffement climatique ou l’érosion de la biodiversité. L’écologie, comme le rappelle l’étymologie (logos, rationalité, et oikos, foyer des terriens), c’est la sagesse de l’habitation de la Terre. Or habiter la Terre, c’est cohabiter avec les autres humains et avec les non-humains.

(…) L’écologie est articulée à l’existence, car on respire, on mange, on habite quelque part. Souligner la centralité de l’écologie, c’est prendre au sérieux la matérialité de notre existence et le fait que nous vivons d’air, d’eau, de paysages, d’aliments.

(…) On ne pourra pas répondre au défi écologique si l’on ne destitue pas le Schème de la domination. Les résistances ne viennent pas seulement des lobbys ; elles viennent aussi des schémas de pensée. L’écologie suppose un remaniement de nos représentations sur la place de l’humain dans la nature, sur son rapport aux autres vivants, sur le sens de son existence ».

« La prise en compte des limites planétaires suppose d’assigner des limites à son bon droit — mais pas seulement. Elle nécessite aussi une prise de conscience d’ordre psychique, voire spirituelle : ne plus être dans la toute-puissance et dans la démesure, qui viennent toutes deux d’un certain rapport au monde et à soi ».

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L’âge du vivant :

« L’intérêt pour l’écologie et pour la cause animale sont les signes avant-coureurs de l’âge du vivant, mais celui-ci désigne un mouvement plus large, qui conduit à vouloir transmettre un monde habitable. Cela passe par la réconciliation avec notre vulnérabilité et notre finitude. L’écologie travaille profondément la question des limites. Vous ne pouvez pas prendre conscience des limites planétaires si vous n’avez pas conscience du fait que vous êtes mortel et que l’existence des autres impose des limites à votre droit d’user de tout comme bon vous semble ».

« Ces défis ne supposent pas seulement des changements juridiques et économiques. Ils n’exigent pas seulement que l’on reformule le contrat social. Il faut aussi une révolution intellectuelle aboutissant à l’élargissement de la sphère de notre considération. Au lieu de se penser comme seul au monde et de s’opposer aux autres, de voir la nature et les autres vivants comme des ressources, la considération passe par le fait d’être conscient de son appartenance à un monde commun, composé de l’ensemble des générations et du patrimoine naturel et culturel. »

« L’avenir n’est pas fermé d’avance. Le changement radical de société passe par l’émancipation, le fait de s’affranchir de représentations fausses et dépassées. »

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Entretien réalisé le 18 décembre.

« Les Lumières à l’âge du vivant », de Corine Pelluchon, Seuil, 336 pages.

C’était le 30e numéro de Nourritures terrestres, la newsletter sur les enjeux de l’écologie (lien pour la recevoir). Tous les numéros précédents sont à retrouver ici.

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