#3 : Méga-feux : il faut prendre la mesure de la situation en Australie

Depuis le début des incendies en Australie il y a quatre mois,
-l’équivalent de la superficie des Pays-Bas a été brûlé ;
-près d’un demi-milliard d’animaux auraient été tués (cf notamment cette photo terrible d’un kangourou brûlé pendant qu’il tentait de fuir)
-dans certaines zones de Sydney, respirer l’air équivaut à fumer plus d’un paquet de cigarettes. Canberra (la capitale) est devenue la ville la plus polluée du monde : la qualité de l’air est actuellement deux fois plus mauvaise qu’à Dehli !  ;
-la fumée cause des problèmes de santé jusqu’en Nouvelle Zélande, à 2000km de là (soit autant que de Paris à la frontière de la Russie, à titre de comparaison) ;
-les bâtiments publics ont dû fermer à Sydney et Canberra (la capitale) car la fumée s’infiltre dans les systèmes de ventilation et déclenche les alarmes incendies
-etc.

Ce numéro spécial rassemble une compilation de témoignages et d’analyses soulignant la gravité d’une situation inédite dans son ampleur.

Ils forment un aperçu des conséquences en chaîne provoqués par 1 effet du dérèglement climatique – ici les méga-feux. Et invitent à l’humilité quant à la capacité de l’homme à y faire face...

Les ingrédients de la catastrophe

  1. Une sécheresse (alimentée par des températures très au-dessus des normales depuis le printemps) qui dure depuis des mois sur une très vaste portion du Sud et de l’Est du pays.

  2. Un élément déclencheur : des températures encore plus extrêmes avec des vents violents et des épisodes de foudre.

  3. Une vulnérabilité forte : des populations concentrées sur des espaces restreints avec une végétation dense, eux même inclus dans de vastes zones boisées sans coupe-feu naturel.

...sans compter les positions climato-sceptiques du gouvernement qui n’ont rien arrangé (lire plus bas)...

(Photographe : Matthew Abbott)

Des méga-feux incontrôlables

« Nous n’avons aucun moyen de contenir ces feux. Les feux vont faire ce qu’ils vont faire. Les gens doivent partir de la zone » (Rob Rogers, directeur adjoint du service des pompiers de l'Etat de la Nouvelle-Galles du Sud)

Le résumé du phénomène :

·       Des incendies se déclenchent et se propagent à grande vitesse sur des superficies énormes.

·       Ces feux atteignent des intensités telles que les températures montent à 600-800°C (températures déduites de la fonte des métaux dans les zones dévastées).

·       Surtout, ces feux créent leurs propres conditions météo, générant des vents d’une force incroyable (un pompier a été tué car son camion de 10 tonnes a été soudainement soulevé par l’arrière et s’est complètement retourné sur le toit !).

·       Des braises parcourent des centaines de mètres, emportées par le vent, rendant tout contrôle du front de feu impossible car celui-ci avance par bonds.

Les feux ont notamment atteint des petites villes côtières en pleine saison touristique. Ces petites villes ressemblent à nos stations du Languedoc : elles sont situées à 10 ou 15 km de l’autoroute (à l’intérieur des terres), avec une seule route pour y accéder – routes et autoroutes étant au milieu de la forêt.

Les pompiers, conscients que chercher à éteindre le feu est vain, essaient de défendre quelques points où ils rassemblent la population (gymnases, écoles, terrains de sports) ; quand la situation devient intenable, ils évacuent vers la plage ou le port.

Les zones concernées connaissent un enfer :

  • Fumée, cendres et braises envahissent l’atmosphère, d’où ces images de nuit noire prises en pleine journée

  • La température grimpe en flèche comme à Mallacoota où elle est passée de 30 à 49°C en moins d’une heure

  • Les gens ont pour tout dernier recours de se jeter à l’eau ou de prendre un bateau si possible, cf la photo ci-dessous prise en pleine journée par une mère de famille avec ses deux enfants :


Atmosphère apocalyptique

Il faut se représenter, pêle-mêle :

·       Une concentration de gens démunis (avec seulement leurs habits sur eux quand ils ont fui vers la plage) sur des espaces largement dégradés par les incendies.

·       Une impossibilité de quitter ces espaces du fait de routes bloquées par les conséquences des incendies (arbres tombés ou menaçants). Dans un certain nombre de cas, les gens ont dû se rassembler sur la plage avec l’objectif d’être ensuite évacués par un navire de l'armée car toutes les routes principales sont bloquées.

·       Des infrastructures défaillantes du fait de l’incendie : eau non potable du fait des cendres, réseaux électriques hors service du fait du feu, réseau mobile durablement hors service du fait d’antennes souvent détruites, distributeurs de billets hors service...

·       Une interruption de l’approvisionnement du fait des stocks faibles liés à une population « trop nombreuse » et à des flux de marchandises interrompus. Les supermarchés sont quasi à secs. Des rations de nourriture et d'eau sont arrivées et distribuées par l'armée.

·       Une situation dramatique pour tout le bétail et l’agriculture épargnés par les feux : il n’y a plus d’eau faute d’électricité, plus de nourriture (les pompiers sauvent les maisons mais laissent brûler les champs et les granges, or ces feux se produisent juste après la récolte), plus de machine à traire, etc.

·       La fermeture pour au moins 5 jours de la seule autoroute du pays entre l'Est et l'Ouest (Adelaide-Perth) avec des centaines d’automobilistes et camionneurs bloqués sur les aires de service...qui ne sont plus approvisionnées !

En somme, une impression d’effondrement (rappel de sa définition : « processus à l’issue duquel les besoins de base - eau, alimentation, logement, énergie, etc. - ne sont plus fournis à un coût raisonnable à une majorité de la population par des services encadrés par la loi »).

(Photographe : Matthew Abbott)

4 types d’attitudes des populations victimes

La catastrophe fournit des indications sur les réactions humaines dans ce type de situations, comme l’explique un internaute :

« Schématiquement, les gens sur place ont eu 4 attitudes différentes (en plus de la recherche immédiate d’eau et de nourriture, comme en témoignent les files devant les rares supermarchés ouverts mais vite en rupture de stock) :

1°) Chercher à avoir et donner des nouvelles à leurs proches (exemple frappant des files d’attente devant les cabines téléphoniques, qui existent encore là-bas). La Croix Rouge a d’ailleurs mis en place un dispositif pour aider les gens à se retrouver.

2°) Chercher à fuir dès que les routes vont rouvrir (d’où les files d’attente aux stations-services). Attendre que l’armée intervienne avec des bateaux et hélicoptères pour les évacuations via les plages.

A ce sujet, l’attente qui repose sur l’armée est gigantesque. Il existe d’ailleurs des cartes façon « flight radar » pour suivre en direct l’avancée des bateaux vers les zones affectées.

3°) Aider les autres. Exemple du supermarché de Mallacoota où le gérant faisait payer la nourriture mais donnait gratuitement les bouteilles d’eau.

4°) Profiter de la situation. Exemple de cette supérette qui vendait les 8 bouteilles d’eau à 44$ australiens (27,5 euros !!). Exemple des Australiens qui partent des stations-services sans payer en profitant du chaos. »

Parmi d’autres enseignements, notons aussi l’utilité vitale de la radio :

Au pouvoir : un conservateur refusant de reconnaître l’urgence climatique

Pendant ce temps, le premier ministre australien continue de soutenir l’industrie du charbon...dans la droite ligne de ces positions jusqu’ici.

Comme l’explique un Australien, « lui et son parti (LPA, Liberal Party of Australia) ont été élu de justesse par ceux qu’on nomme l’Australie silencieuse, globalement contre le changement. C’est un parti conservateur, largement financé par les lobbies miniers. Un de ses grands argumentaires pour être élu était qu’il n’y a pas d’urgence climatique à gérer. Dans un certain sens, on ne peut pas lui reprocher de ne pas être fidèle à sa campagne... ».

A maintes reprises il a d’ailleurs ouvertement exprimé sa volonté de faire taire les activistes climatiques au nom de la bonne marche de l’économie du pays.

Les 36 plus grandes villes du pays se sont déclarées en urgence climatique (ce qui n’a pas empêché plusieurs d’entre elles de lancer leurs propres feux d’artifice pour le nouvel an - l’un d’entre eux, à Adelaïde, a même engendré son propre feu de brousse, heureusement limité...) mais le premier ministre refuse de passer en mode national car cela pénaliserait l’industrie minière.

Son inaction dans la lutte contre la prévention des feux de forêts et son manque de soutien aux populations et aux pompiers devraient tout de même finir - enfin - par lui coûter cher. Cette tribune parue dans The Guardian en est un exemple flagrant :

Il y a quelques heures, en visite (en 4x4 BMW) dans un village affecté par les feux, le premier ministre s'est d’ailleurs fait copieusement insulter par la population et a dû fuir immédiatement...

Ces événements extrêmes pourraient constituer un choc capable de (r)éveiller la partie de la population australienne jusqu’ici peu en pointe sur l’enjeu climatique, correspondant à ce que j’écrivais en novembre dans l’article Un moment de bascule :

“La prise de conscience progressive, inéluctable, de la gravité de la situation (directement liée au développement, lui aussi inarrêtable, des conséquences concrètes du réchauffement) devrait provoquer un décalage des positions de chacun. (…) Les boucles de rétroaction n’agiront pas que sur le climat lui-même, mais aussi sur l’opinion publique. La situation environnementale générale ne fera vraisemblablement qu’empirer au fil des années, aggravant ses effets collatéraux, ce qui ne pourra en retour qu’accentuer toujours plus fortement les conséquences sur l’opinion publique qui pointent déjà aujourd’hui”.

Le cas australien a tout pour en être un exemple typique.

Et en France ? Gare aux idées reçues...

Les effets en chaîne mentionnés dans ce post sont loin d’être exhaustifs (et pas seulement parce que les feux risquent de regagner en intensité dès ce weekend avec le retour de fortes températures). Un exemple parmi d’autres : en raison de la fumée des feux australiens, les glaciers néo-zélandais commencent à être recouverts de cendres, et donc à s’assombrir, ce qui signifie qu'ils fondront plus rapidement sous la chaleur de l'été...(photo ci-dessous : un paysage en Nouvelle Zélande avant-après)

In fine, comme le formule une internaute, « cet enfer apocalyptique que l’Australie vit en ce moment devrait servir d’exemple au reste du monde. C’est une illustration emblématique des risques encourus en Europe ou ailleurs lorsqu'une suite de conditions et d'événements provoquent une catastrophe ».

La France n’est bien sûr pas l’Australie. Le risque n’est pas le même. Mais il serait effectivement très présomptueux de nous croire protégés... Y compris s’agissant de forêts de régions aujourd’hui peu sensibles au feu. D’après Jean-Marc Jancovici, « en 2050 la capacité de la forêt de Fontainebleau à développer des incendies sera la même que celle des Landes aujourd’hui ».

De façon générale, les forêts de régions comme « le Limousin, le Centre, l’Ile de France et les Vosges » seront « immanquablement concernées » à l’avenir, selon le spécialiste Jean-Paul Monet, qui écrit : « C’est probablement parce qu’elles échapperont à une politique de lutte contre les feux naissants qu’elles pourraient subir, elles aussi, des destructions massives ».

Et ce sans parler des zones comme le Var, les Préalpes, les Pyrénées, pour lesquelles « on peut imaginer que le réchauffement entraînera très prochainement des feux très importants difficilement contrôlables »...

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C’était le 3e numéro des Nourritures terrestres : n’hésitez pas à le partager s’il vous a intéressé ou à vous inscrire sur ce lien. Retrouvez également ici l’ensemble des autres numéros. A très vite.

Sources de ce post : avant tout les principaux médias australiens ; plusieurs fils twitter récapitulatifs ; et de nombreux témoignages individuels accessibles sur Twitter avec les hashtag #bushfires #NSWfires #Mallacoota et sur des groupes Facebook privés.