#14 : Non, la technologie ne nous sauvera pas du désastre écologique

Le texte suivant est paru dans la revue de Télécom Paris Alumni du mois d’avril. Je le publie ici en accès libre. L’idée de cette tribune n’est pas de dire que la technologie n’a pas sa place dans la transition écologique, mais qu’il ne faut pas compter dessus pour échapper à l’impératif de sobriété (et ce d’autant plus au vu des limites de la “croissance verte”, que je ne re-cite pas toutes ici).

***

Face au dérèglement climatique, « le développement technologique est la seule issue » affirmait il y a quelques mois le polémiste Laurent Alexandre, marchant ainsi dans les pas de nombreux autres techno-prophètes.

Dans l’ensemble de ses propos sur le sujet, Laurent Alexandre a raison sur un point : écoutons les scientifiques. Or que nous disent-ils ?

Ils sont d’abord nombreux à souligner les limites de la géo-ingénierie, cet ensemble de techniques visant à manipuler le climat pour limiter le réchauffement, considérée par beaucoup comme une fuite en avant. Pensons par exemple aux résultats de travaux scientifiques parus en 2018 sur les techniques de géo-ingénierie appliquées aux océans : celles-ci constituent, selon Alexandre Margan (chercheur à l’Iddri), « des solutions hasardeuses, avec de potentiels effets collatéraux importants, et qui s’adressent aux symptômes sans répondre aux causes de la crise climatique ».

Les technologies de capture et de séquestration du CO2, même si elles pourraient s’avérer utiles en fonction des cas, sont à considérer avec d’autant plus de prudence qu’elles ne se feront pas sans coûts. Elles coûteront d’abord cher financièrement ; or, comme le souligne l’ingénieur Jean-Marc Jancovici (notamment membre du Haut Conseil pour le Climat), qui paiera pour mettre sous terre ce CO2, dans un système où personne ne gagne d’argent directement pour le faire ? Elles coûteront cher énergétiquement, ensuite, puisque capturer du CO2 implique souvent une déperdition énergétique élevée. Elles pourraient coûter cher écologiquement, enfin, en raison des perturbations qu’elles risquent de provoquer sur les équilibres naturels.

Les voix sont justement nombreuses pour alerter sur les risques de ce type de solutions technologiquement intensives (à distinguer de méthodes plus naturelles, qui ont cependant elles aussi chacune leurs inconvénients). Il est malheureusement à craindre, comme le souligne une tribune récente, que “plus nous tarderons, plus la crise deviendra urgente - et plus les risques d'action imprudente augmenteront. L'escalade des effets du changement climatique sert déjà de prétexte à des expérimentations de géo-ingénierie susceptibles d'entraîner des conséquences environnementales dévastatrices et imprévisibles, ainsi que de pousser le monde vers une pente glissante conduisant à leur déploiement, sans les garanties de sécurité suffisantes.”

Par ailleurs, l’idée que nous pourrions éviter les effets catastrophiques du dérèglement grâce à de futures découvertes technologiques bute sur un problème de calendrier : à supposer que de telles découvertes soient faites (postulat déjà optimiste), dans bon nombre de cas les phases de planification, construction, test, mise en place aux échelles suffisantes prendraient des années voire des décennies. Or nous ne disposons pas de ce temps.

C’est notamment pour cette raison qu’en matière de transition énergétique, il serait irréaliste de faire reposer nos espoirs sur l’hypothétique maîtrise de la fameuse fusion nucléaire : si celle-ci constituerait sur le papier un gigantesque pas en avant, ses perspectives restent non seulement très incertaines mais surtout bien trop lointaines (l’année 2065 pour la viabilité industrielle d’ITER, au mieux, d’après le dirigeant du projet lui-même) pour qu’elle constitue notre issue dans les délais impartis. “La fusion arrivera bien trop tard pour décarboner à temps la production d’énergieconfirme l’un des coordinateurs scientifiques du projet.

D’autres technologies sont aujourd’hui jugées prometteuses, comme celles favorisant la production d’hydrogène vert, mais en aucun cas celles-ci ne pourront constituer une solution miraculeuse. De façon générale, comme le concluait un récent rapport scientifique remis au gouvernement britannique, "les technologies propres ne résoudront pas le changement climatique à temps". Son message principal laissait peu de place à l’ambiguïté : “il est fortement risqué de miser sur des développement technologiques, qui ont (très) peu de chances d'arriver à temps”.

Appréhender l’avenir avec sérieux implique également d’écouter les historiens. Jean-Baptiste Fressoz, historien de l’environnement et chercheur au CNRS, montre dans ses travaux que l’impact des technologies dans la transition énergétique a tendance à être largement surestimé. Il souligne qu’au cours des derniers siècles, l’homme a surtout additionné des consommations d’énergie plus qu’il n’a mené de véritables transitions énergétiques. De fait, 38% de l’électricité mondiale est encore aujourd’hui alimentée au charbon, avec une production et une demande qui étaient encore en hausse il y a peu.

En réalité, comme l’explique Jean-Baptiste Fressoz, le fait de se focaliser sur l’offre d’énergie, c’est-à-dire sur les choix de mix énergétique et sur les techniques de production, conduit à se détourner d’un levier essentiel de changement : agir sur la demande d’énergie, ce qui implique de diminuer la consommation.

Or cette diminution ne peut se faire en misant uniquement sur une meilleure efficacité énergétique permise par des technologies innovantes : ces gains d’efficacité risquent en effet de mener, comme par le passé, à une augmentation des usages et donc de la consommation, annulant ainsi (ou atténuant fortement) les bénéfices environnementaux initiaux. Viser plus de sobriété est donc un impératif.

Enfin, la technologie est une réponse d’autant plus limitée que la question climatique n’est pas la seule facette du problème. La destruction de la biodiversité est souvent la grande oubliée des discours techno-optimistes. Or l’effondrement du vivant n’est pas une croyance propre aux pessimistes ou aux « collapsologues », mais déjà une réalité, qui fait consensus parmi les chercheurs. Sur ce terrain-là aussi, il est urgent d’écouter les scientifiques.

La notion de services écosystémiques, en particulier, reste étonnamment incomprise de la part d’individus prétendant vouloir « changer le monde » par la technologie. L’innovation technologique est largement impuissante aussi bien pour freiner l’érosion de la biodiversité que pour en limiter les conséquences : reproduire toute la complexité et la richesse des services écosystémiques, qui permettent la vie sur Terre, ne peut être envisageable sérieusement, d’autant plus que l’homme est loin d’avoir découvert tous leurs mécanismes.

Ceci n’empêche pas la découverte périodique de nouveaux procédés prometteurs, mais invite à rester très mesurés vis-à-vis des déclarations solutionnistes fréquentes. En passant, rappelons aussi que cette belle notion de biomimétisme (s’inspirer du vivant pour concevoir des systèmes performants) n’est pas synonyme de protection de la biodiversité. L’avion a par exemple fortement bénéficié d’optimisations bio-inspirées, ce qui ne le rend pas durable pour autant.

In fine, croire que la technologie peut nous sauver du désastre écologique relève de l’hubris, ce sentiment de démesure qui mène à l’illusion de contrôle sur le vivant. L’affirmer n’est pas être pessimiste mais réaliste, au regard des multiples alertes des scientifiques.

Dans ce contexte, il est urgent de sortir des postures caricaturales et des oppositions binaires entre pro et anti-technologie. Celle-ci peut être un instrument de progrès et d’émancipation, en fonction des cas. Elle peut - et doit - faire partie de solutions plus globales face au réchauffement, en venant en appui. Mais elle n’est pas une baguette magique. La foi aveugle en la technologie est dangereuse parce qu’elle nous illusionne sur la gravité des problèmes écologiques et sur l’ampleur des efforts à mener : pour ses partisans - et tous ceux contraints de subir leur aveuglement - la chute n’en sera que plus dure.

Clément Jeanneau


Complément

Je joins à cette tribune ce propos d’Etienne Klein qui me semble un bon résumé de la question :

"On n'a pas découvert de force fondamentale depuis 1932. Il y a quatre interactions fondamentales dans l'univers (la gravitation, les forces électromagnétiques et les forces nucléaires faibles et fortes). Depuis 1932, on a gagné dix ordres de grandeur dans la taille des objets que l'on peut voir, mais on n'a pas vu de nouvelle force. Autrement dit : quand on parle d'astrophysique, de trous noirs, on a le droit de rêver. Quand on parle d'énergie et de climat, on arrête de rêver. On connaît les forces. On connaît les lois de l'énergétique.

La technologie permettra d'augmenter les rendements ; pas de changer le monde. Comme le disait un grand prix Nobel de physique, Richard Feymann : "la nature ne peut pas être dupée". Vous pouvez produire des discours qui violent les lois physiques, mais ces discours ne seront jamais capables d'entrer dans la réalité. Nous devons penser à la hauteur de ce que nous savons, en évitant les scénarios utopiques qui nous font échapper à nos responsabilités".


Réponse à Sylvestre Huet

Sylvestre Huet est l’un des journalistes scientifiques français les plus réputés. Dans un article récent, il prend la défense des innovations de rupture pour résoudre les défis écologiques, en écrivant ceci : “La prudence conduit souvent à ne pas compter sur de telles ruptures. Une prudence guidée par l’idée que la Nature ou notre capacité d’invention ne recèlent peut-être pas de solutions aussi efficaces que celles dont nous aurions besoin. Et donc de tabler uniquement sur la sobriété et l’amélioration graduelle des technologies actuelles. Mais il est manifeste que cette voie sera très difficile. Voire impossible. (…) Et si l’on ne peut faire de paris sur ce que pourrait nous apporter la recherche de base, il semble bien que donner les moyens aux scientifiques d’explorer de nouvelles pistes soit, curieusement, une attitude… plus prudente que celle qui conduit à ne pas en espérer de résultats majeurs, générateur de ruptures imprévisibles”.

Il faut bien sûr donner les moyens nécessaires aux scientifiques pour explorer de nouvelles pistes de rupture (en prenant garde à leurs potentiels effets collatéraux). Mais son raisonnement est dérangeant :

  1. Il donne l’impression que la priorité est aujourd’hui donnée à la sobriété, ce qui est faux. L’immense partie du chemin reste à faire en la matière.

  2. Le discours politique dominant est déjà celui de solutions par l’innovation technologique, fondée sur l’idée du génie humain qui nous sauvera quoi qu’il arrive. Ce n’est pas un hasard : c’est la voie la plus facile, puisqu’elle évite de devoir repenser en profondeur nos modèles, et la tendance la plus spontanée, puisqu’elle s’inscrit dans le prolongement de notre recherche de progrès par la technologie. Or l’attitude raisonnable est bien de ne pas miser sur ces solutions - ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas y investir de moyens ! - car l’expérience montre qu’elles servent souvent d’excuses pour éviter de mener de véritables politiques de sobriété - voie plus ardue, mais inévitable.

Ce n’est pas l’option A ou l’option B : il nous faut jouer sur les deux tableaux. Mais il y a aujourd’hui un déséquilibre, qui n’est simplement pas viable.

________

C’était le 14e numéro de Nourritures terrestres, la newsletter sur l’écologie qui donne matière à penser : n’hésitez pas à le partager s’il vous a intéressé ou à vous inscrire sur ce lien. Retrouvez également ici l’ensemble des numéros précédents. A très vite !