#36 : Le piège de la focalisation sur le (seul) climat

« Une confusion, porteuse de conséquences potentiellement graves, s’est durablement installée dans le débat public au sujet des préoccupations environnementales actuelles. Elle consiste à considérer que le dérèglement climatique est la seule urgence environnementale, de portée véritablement globale ».

Voilà ce qu’écrivait récemment Christian Amblard, directeur de recherche honoraire au CNRS et naturaliste, dans une tribune publiée dans Le Monde.

Il ajoutait : « Cette confusion, faite sans doute de bonne foi par une grande partie de l’opinion publique, est habilement entretenue par d’autres. Pour ces derniers, cela leur permet de ne pas avoir à répondre de leurs activités destructrices. Circonstance aggravante, cette confusion est abondamment relayée par de nombreux médias et par la plupart des responsables politiques. »

C’est un sujet que je voulais aborder ici depuis longtemps. Il fait écho à un ouvrage entièrement dédié à cette question, paru en 2015. Son titre : « Le climat qui cache la forêt. Comment la question climatique occulte les problèmes d’environnement ».

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La « vampirisation » de l’environnement par l’enjeu climatique

L’auteur de ce livre, Guillaume Sainteny, enseignant à AgroParisTech et spécialiste des questions environnementales, parle de« vampirisation des politiques de l’environnement par la politique climatique ». Son propos s’appuie sur une démonstration méthodique, illustrée par de multiples exemples. Certaines parties de son argumentaire ne sont désormais plus tout à fait à jour, mais la mise en garde reste globalement juste sur le fond.

Entre autres choses, l’auteur montre (à date de 2015) que le nombre de tonnes de CO2 émises ou évitées « tend à devenir le critère prépondérant dans les politiques publiques environnementales », voire parfois le seul indicateur considéré, « omettant les pollutions de l’air, de l’eau, du sol, le bruit, les impacts sur la biodiversité, les paysages, etc. ». Il est aussi, « parfois, le seul à être commenté dans les médias ».

Ces choix ont conduit selon lui à négliger les autres enjeux environnementaux et à les sous-évaluer grandement dans les évaluations socio-économiques (les travaux évaluant les coûts-avantages pour la collectivité de projets d’investissement public).

En analysant les lois issues du Grenelle de l’environnement, de 2009 et 2010, il montre ainsi que ces lois ont été « essentiellement axées sur le changement climatique, tant en termes d’objectifs affichés que de moyens annoncés ». « La majorité des financements du Grenelle a été affectée aux secteurs liés au climat, et non à la biodiversité ou à la pollution de l’air et des sols ».

De même, il fait remarquer que politiques environnementales et politique climatique se trouvent parfois assimilées, à tort, notamment par de grandes institutions publiques. Il donne ainsi l’exemple d’un rapport de la Cour des Comptes réduisant le développement durable à la politique climatique, qui n’en est pourtant qu’une partie.

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Des confusions dans les médias

Le monde politique et institutionnel n’est pas le seul mis en cause par Guillaume Sainteny : celui-ci pointe notamment du doigt les « ONG humanitaires, dont un certain nombre ont incorporé peu à peu le changement climatique dans leurs prises de position à partir des années 2000. Or, assez souvent, cette catégorie d’ONG s’empare du thème climatique sans se saisir d’autres problématiques environnementales ou sans faire le lien avec celles-ci. De ce fait, elles négligent ou sous-estiment ces autres questions et ses potentielles contradictions avec l’enjeu climatique ».

Mais ce sont surtout ses exemples médiatiques qui sont frappants. Citons ici trois passages :

1/ « Sous le quinquennat Hollande, deux lois importantes relatives à l’environnement sont adoptées en conseil des ministres puis examinées par le Parlement – l’une sur la transition énergétique, l’autre sur la biodiversité. La couverture de ces deux textes par les médias est sans commune mesure [en faveur du premier texte, directement lié à la politique climatique]. Pourtant, le second contient des dispositions importantes et novatrices. »

2/ « Non seulement les médias français accordent une place très supérieure au changement climatique par rapport aux autres problèmes environnementaux, mais ils l’isolent de ceux-ci, le traitant de façon autonome, sans voir ou mettre en évidence ses relations avec eux. Ainsi, il est parfois présenté comme une cause importante de l’érosion de la biodiversité, de la dégradation des sols, etc. Mais en réalité, le changement climatique est la conséquence de ces dégradations avant d’en être la cause. Le déboisement, la mise en culture des prairies, l’assèchement des zones humides déstockent du carbone et freinent son absorption. »

3/ « Les médias français en viennent parfois, en se trompant factuellement, à assimiler tout événement sur l’environnement à la politique climatique ». Plusieurs exemples sont cités par l’auteur, dont celui-ci : en novembre 2014, France Info présente à ses auditeurs la Conférence environnementale comme étant « le rendez-vous du climat », alors que celle-ci traite cette année-là de trois sujets : « environnement et santé », « transport et mobilité durable », « mobilisation pour le climat et la biodiversité ».

De façon générale, selon lui « l’enjeu climatique domine tellement les autres sujets environnementaux que de nombreux journalistes emploient l’expression « transition énergétique » pour évoquer la « transition écologique » ». Ce faisant, écrit-il, ces médias influent sans le vouloir sur les préoccupations de l’opinion et incitent à utiliser le seul climat comme critère d’évaluation pour juger de la qualité d’une politique environnementale – ce qui est un problème.

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Cet article est le 36e numéro de Nourritures terrestres, la newsletter sur les enjeux de la transition écologique (lire numéros précédents ici). Un grand merci à celles et ceux qui soutiennent ce travail sur ma page Tipeee. Je vous dis à bientôt pour le numéro 37 !