#29 : Sauver la nuit pour que plus rien ne s’y oppose

Pour ce dernier numéro de 2020 je vous propose un pas de côté : à l’heure du couvre-feu, parlons d’obscurité…ou plutôt de ce qu’il en reste, car depuis quelques décennies, il semble que tout s’oppose à la nuit.

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NB : bienvenue ici aux 192 personnes inscrites depuis ce weekend suite à mon article sur le « phénomène J.M. Jancovici » ; vous pouvez retrouver les 28 précédents numéros de Nourritures terrestres sur ce lien.

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Un chercheur qui milite pour l’obscurité

Samuel Challéat est chercheur en géographie environnementale.

Dans son livre « Sauver la nuit » (Premier Parallèle, 2019), il souligne que 83% de la population mondiale vit sous un ciel entaché de pollution lumineuse. Aux Etats-Unis et en Europe, le chiffre monte à 99%.

« Aujourd’hui la voie lactée n’est plus accessible visuellement pour 1/3 de l’humanité », indiquait-il l’an dernier dans un entretien sur France Inter. « Ce taux monte à 2/3 pour la population européenne, qui a besoin de s’extraire à des dizaines voire centaines de kilomètres des grandes villes pour retrouver ce contact visuel ».

« A partir de Paris par exemple, pour retrouver un ciel dénué de pollution lumineuse au zénith, vous devez parcourir 900 km », selon ses estimations. En effet, « quand vous sortez de Paris, vous tombez ensuite sur d’autres villes qui vous renvoient toujours plus loin ».

Sans aller jusque-là, certains sites comme le parc national des Cévennes sont tout de même reconnus pour la beauté du ciel qu’on peut y contempler, et sont labellisés en ce sens, explique-t-il. Ces labels valorisent « la possibilité redonnée à leurs visiteurs de vivre l’expérience d’une nature nocturne ».

L’obscurité : une ressource naturelle à préserver

« La lumière est l’archétype du progrès dans notre imaginaire : c’est le bien contre le mal, le savoir contre l’ignorance, la fée électricité… ». Or l’éclairage artificiel est bien une « forme de pollution », dit Samuel Challéat.

« En vingt ans, nous avons émis 94% de lumière en plus avec le seul éclairage public », indique Anne-Marie Ducroux, présidente de l’Association nationale pour la protection du ciel et de l'environnement nocturnes (ANPCEN), dans un entretien sur France Culture. « Il faut ajouter à cela toutes les autres sources de pollution lumineuse : les enseignes, les parkings, façades, etc. éclairés toute la nuit. Tout ceci contribue, par la quantité et la qualité de leur éclairage, à des halos lumineux qui perturbent la qualité du ciel mais aussi les organismes vivants ».

Elle souligne en effet qu’« on a trop longtemps vu cette question à travers le seul prisme astronomique. Les enjeux et les impacts sont assez méconnus. Il a fallu sortir cette question de la seule préoccupation du ciel étoilé qui faisait de cette pollution lumineuse un problème de passionnés d’astronomie ».

Pour Samuel Challéat, « l’obscurité devient une nouvelle ressource naturelle dont il faut prendre soin ». « Dès qu'on la dégrade avec de la lumière artificielle, on altère une ressource utilisée par le vivant. L'exemple le plus connu d'effet sur les populations animales est celui des insectes : à force de se choquer contre la source lumineuse, les insectes finissent par mourir et dépérir » expliquait-il dans un autre entretien. Mais bien d’autres exemples pourraient être cités (oiseaux migrateurs dont le chemin est dévié, etc.)

La trame noire, un concept qui « monte »

« Pendant des décennies, l’éclairage a été conçu, fabriqué, réalisé, installé sans aucune préoccupation de ses effets sur l’environnement. L’éclairage a été réfléchi par des gens qui font de la physique, de la photométrie, des sciences dures, mais très peu par ceux qui font de la biologie et de l’écologie » (Anne-Marie Ducroux)

L’alternance naturelle entre lumière et obscurité régit l’ensemble du vivant (sauf dans les grands fonds marins), rappelle Samuel Challéat. « La faune, par exemple, a besoin de temps et d’espace d’obscurité pour se déplacer, se nourrir, se reproduire ».

Voilà pourquoi il prône, avec d’autres, le concept de « réseau écologique sombre ».

Un réseau écologique ? Simplement une façon de « connecter des réservoirs de biodiversité pour permettre aux animaux de se déplacer et ne pas dépérir ».

L’idée ici est d’appliquer ce principe à l’obscurité. « La lumière artificielle peut avoir un effet barrière sur le déplacement de populations animalesIl faut donc rétablir des continuités nocturnes dans les territoires ».

Ce concept « trouve aujourd’hui une traduction dans l’action publique avec la notion de trame noire ». Le but : étendre la protection de l’obscurité au-delà des seuls espaces dédiés (comme les réserves de ciel étoilé) : l’enjeu est de relier ces espaces entre eux, ce qui est encore insuffisamment le cas.

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Au-delà des populations animales, les perturbations causées par la lumière artificielle affectent aussi la santé humaine, et en particulier « les défenses immunitaires, la production hormonale, la régulation de l’humeur… », liste Anne-Marie Ducroux.

Elle rappelle notamment que le cycle lumière-obscurité est le synchroniseur le plus puissant de l’horloge interne. Or selon une étude récente de l’Inserm que cite Samuel Challéat, « la lumière de nos écrans avant l’endormissement inhibe la sécrétion de mélatonine de 10% à 50% ».

Ce qui freine aujourd’hui

Samuel Challéat cite deux grands types d’arguments à mettre en avant pour convaincre les élus locaux d’avancer sur le sujet : l’enjeu de biodiversité et de santé publique, et les économies budgétaires et énergétiques.

Ainsi la ville de Saumur (28 000 habitants) économise chaque année 84 000 euros avec la panoplie de mesures qu’elle a mise en place pour réguler l’éclairage public - dont l’extinction totale entre 1h et 6h du matin.

Pourtant, au niveau national, la situation reste aujourd’hui insatisfaisante. Quels sont les blocages à l’œuvre ?

Pas tant les risques d’insécurité…

•  Samuel Challéat invite à déconstruire l’idée qu’ajouter « plus de lumière veut dire plus de sécurité ». Dans son livre, il cite une étude menée en été à Helsinki sur un panel de femmes. Alors que la nuit est éclairée à Helsinki, l’étude montre que la peur de sortir la nuit persiste malgré l’éclairage public.

•  Selon Agnès Bovet-Pavy, auteure du livre « Lumières sur la ville, une histoire de l'éclairage urbain », « les chercheurs ont montré que les temporalités de la délinquance ne sont pas du tout liées à la présence ou non de lumière, ni à la nuit ou au jour ».

•  Anne-Marie Ducroux renchérit : « L’éclairage a été conçu dans une logique de l’offre et non d’analyse des besoins réels. Nous préconisons aux communes de pratiquer une expérimentation avec les services de police et de gendarmerie : partout où nous l’avons pratiqué, ces services confirment qu’il n’y a pas d’augmentation des délits, voire constatent une diminution des incivilités (car moins de tapages nocturnes, rassemblements, etc.) » avec l’extinction de l’éclairage de nuit.

Elle explique que rien n’est plus efficace qu’une démonstration par l’exemple, via ce type d’expérimentation, et ajoute que « 12 000 communes en France pratiquent l’extinction de l’éclairage public une partie de la nuit sans aucun problème ».

Pas tant une question de matériel…

En matière d’éclairage, « techniquement, on sait tout faire aujourd’hui », répond Samuel Challéat à une auditrice qui se demande si sa ville pourrait installer du matériel ne s’allumant qu’au passage de riverains. En revanche, « lorsqu’une commune investit dans son matériel d’éclairage publique, elle le fait pour 25 à 30 ans. Si le matériel a été changé il y a 15 ans, le remplacement prendra plus de temps ».

Pourtant, le piège serait de faire du matériel l’enjeu principal, alors que les principales problématiques et solutions sont ailleurs...

Gouvernance et intérêts divergents

•  Deux enjeux de gouvernance territoriale se posent par exemple : d’une part, le problème de l’échelon politique (l’éclairage public dépend des communes ou des départements selon les cas de figure) ; d’autre part, le manque de coordination d’acteurs d’un même échelon sur un territoire donné (trop souvent, les pratiques sont très différentes d'une commune à l’autre, ce qui limite la portée de certaines mesures).

•  Surtout, le rôle des lobbys de l’éclairage n’est pas à sous-estimer.

Anne-Marie Ducroux l’explique ainsi : « Nous préconisons depuis des années une mesure simple, de bon sens, qui ne coûte quasiment rien et qui rapporte immédiatement : la réduction de la durée d’éclairement. Pendant des années cette mesure a été combattue au motif qu’elle ne serait pas pertinente, parce qu’elle ne préconise pas d’achat et d’investissement de matériel innovant. Quand on préconise de commencer d’abord par les usages avant d’acquérir du nouveau matériel avec des fonds publics, ça vient contrarier des intérêts qui, eux, veulent vendre ».

Samuel Challéat ne dit pas autre chose : « Dans cette lutte, il y a des intérêts qui se tirent la langue. L’intérêt des éclairagistes n’est pas d’installer de l’obscurité : eux veulent installer des lumières ».

Anne-Marie Ducroux déplore que les « fabricants, installateurs, etc, qui sont à l'origine du suréquipement et du suréclairage » ne soient soumis à aucune règle, contrairement aux collectivités : « la réglementation ne leur fixe aucune contrainte ».

Ce qu’il faudrait concrètement

« Il ne suffirait pas de grand-chose pour que la France soit l’un des pays leaders [en Europe]. Il nous faut pour cela une volonté politique : nous demandons depuis des années un plan d’action sur les nuisances lumineuses », déclare Anne-Marie Ducroux. Concrètement, son association plaide notamment pour « fixer l’objectif de ne plus augmenter la quantité de lumière émise, puis de la diminuer par palier, exactement comme avec les politiques de l’énergie et du climat. Ce sont des choses qu’on sait pratiquer pour l’action climatique mais qu’on ne sait pas - ou qu’on n’a pas voulu - pratiquer pour l’action lumineuse. »

Pourtant, selon Samuel Challéat, en matière de pollution lumineuse « la loi commence à être très complète : on a construit tout un pack législatif ces 10 dernières années, et des arrêtés sont passés en décembre 2018 ».

Le problème est que les contrôles manquent cruellement. « Alors qu’ils ont la responsabilité des contrôles, l’Etat et une grande partie des collectivités ne font pas le travail dont ils sont chargés », déplore Anne-Marie Ducroux. « Nous avons fait des demandes sur le terrain pour faire appliquer ces contrôles. Mais il n’y a pas de plan d’action pour vérifier la conformité à la réglementation ». « S’il y avait la volonté et du contrôle, on basculerait dans une qualité de nuit bien meilleure en France ».

En attendant, l’action citoyenne se développe (sous différentes formes)

Depuis 2018, les magasins ont l'obligation d'éteindre leurs enseignes et publicités commerciales lumineuses entre 1h et 7h du matin. Face au manque de contrôle et de sanctions, des collectifs de citoyens se sont organisés au-delà des associations déjà existantes. Certains cherchent plutôt à interpeller les commerçants, par exemple avec « deux types de tracts : l’un pour leur dire que leurs locaux sont allumés et pourquoi ils devraient les éteindre ; l’autre pour remercier ceux qui laissent déjà leur commerce éteint la nuit ».

D’autres agissent autrement. C’est le cas du collectif « Revoir le ciel ». A Paris, Lille, Rennes, Toulouse et ailleurs, ses membres éteignent eux-mêmes la lumière des enseignes à partir d’1h du matin pour lutter contre le gaspillage énergétique, la pollution visuelle et l’omniprésence de la publicité (…et simplement pour faire respecter la loi) : à l’aide d’un manche à balai et d’un bout de cintre, ils tirent sur un petit loquet situé à l'extérieur des magasins (voir vidéo ci-dessous) puis collent un message expliquant leur action au commerçant concerné.

Lancé en 2020, « Revoir le ciel » commence à gagner en visibilité médiatique. Je ne serais pas étonné de voir ce collectif monter en puissance en 2021, à mesure que les questions de pollution lumineuse sortent de l’obscurité…

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Liens pour approfondir

•  Lire le livre de Samuel Challéat, « Sauver la nuit » (Premier Parallèle).

•  Découvrir le label « Villes et villages étoilés » (et les 374 communes dans ce pdf) géré par l’ANPCEN. Anne-Marie Ducroux parle à ce propos d’un « effet de contagion » : « Quand une commune est labellisée on constate que les communes environnantes commencent à s’intéresser à ces pratiques (et à leurs résultats), puis sont nombreuses à suivre la même voie. »

•  Au niveau mondial, découvrir le label « Réserves internationales de ciel étoilé ». La France compte 3 sites disposant du label, dans les Hautes-Pyrénées, dans les Cévennes (la plus grande réserve de ciel étoilé d'Europe !) et dans le Mercantour.

•  Lire cette méta-analyse parue très récemment dans la revue scientifique “Nature, ecology and evolution” : elle compile 126 études sur les effets - majeurs - de la pollution lumineuse sur le vivant.

•  Suivre l’initiative « Le Jour de la Nuit » qui vise à sensibiliser au sujet. Prochaine édition : samedi 9 octobre 2021. Actus à suivre sur leur page Facebook.


C’était le 29e numéro de Nourritures terrestres, la newsletter sur les enjeux de l’écologie (lien pour la recevoir). Ce numéro vous a plu ? N’hésitez pas à le partager ! Tous les numéros précédents sont à retrouver ici.

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