#9 : Cette autre bataille à mener de front

Depuis le dernier numéro de cette newsletter, la France est rentrée en crise sanitaire majeure.

Dans ce contexte qualifié de « guerre », les préoccupations écologiques peuvent sembler largement secondaires. Se préoccuper des enjeux de « demain » serait même un luxe, estimait un éditorialiste il y a quelques jours, à l’heure où beaucoup bataillent pour sauver des vies, parfois leur vie. L’un de ses confrères écrivait même qu’il est indécent de penser à l’après quand le présent accapare déjà autant.

Cette pente est dangereuse et j’aimerais en dire quelques mots ici.

On voit mal, d’abord, en quoi agir pour le présent et penser à l’après seraient deux mouvements antinomiques. En quoi le second retranche quoi que ce soit au premier. En réalité, ils sont surtout directement liés. Ne pas préparer l’après dès à présent, y compris sur le plan écologique, c’est se condamner à d’autres crises sévères – et à très court terme, c’est le risque de commettre de nouvelles erreurs coûteuses humainement. L’épisode actuel devrait justement nous servir d’enseignement.

Exemple parmi d’autres : qui nous dit que nous ne connaîtrons pas cet été un épisode caniculaire sévère, avec toutes ses conséquences en cascade ? Il ne s’agit pas de jouer à se faire peur. Il s’agit de savoir anticiper, pour pouvoir être prêt du mieux possible. Car si ce n’est pas cette année, ce sera peut-être l’année prochaine, ou la suivante. Les prévisions du réchauffement climatique ne nous autorisent (plus) à aucun optimisme naïf. Un jour viendra peut-être - ce n’est pas du domaine du totalement improbable - où se conjugueront en même temps, en France, une pandémie et une canicule. Pour pouvoir anticiper un tel scénario, il faudra déjà avoir accepté de l’envisager.

Plus encore : avec ce raisonnement, qui fait de la crise sanitaire actuelle le seul horizon de réflexion possible, il y aura toujours une bonne excuse pour mettre en suspens la bataille pour l’écologie (ou mettre en sourdine ceux qui tâchent qu’elle reste dans l’agenda des priorités). D’abord parce que tout indique que le virus restera une préoccupation prioritaire pendant encore plusieurs mois. Mais aussi parce que demain, lorsque le pire de la crise sanitaire sera derrière nous, ce sera la crise économique, annoncée par beaucoup comme la plus grave depuis 1929, qui occupera les esprits, les titres des médias, les politiques publiques, et les vies de centaines de millions de personnes. Et peut-être après demain, une autre crise encore - financière, immobilière, des dettes…ou plusieurs à la fois.

N’oublions pas l’époque de la crise de la zone euro (2010-2012), survenue deux ans après 2008 : l’écologie, après avoir percé en France le mur de l’intérêt médiatique et politique à la fin des années 2000, était alors largement rentrée dans le rang, restant en arrière-plan jusqu’à la fin des années 2010. Une éternité.

La réalité est pourtant que les crises se superposent (sans parler des liens qui les relient) quand bien même l’attention n’est focalisée que sur l’une à la fois : pendant que le monde se bat sur le front sanitaire, la crise écologique ne perd rien de sa gravité, et ce n’est pas quelques semaines ou mois de forte réduction d’activités qui suffiront à réparer les dégâts précédents, loin de là. Non, la biodiversité ne renaît pas par magie en quelques semaines de confinement…Quant au volet climatique, même si 2020 s’avère être une année de réduction importante des émissions de CO2 (récession oblige), rappelons d’une part que le système a une inertie de vingt ans (toute baisse des émissions ne commence à modifier la dérive climatique que vingt ans plus tard), d’autre part que c’est une baisse pérenne et non conjoncturelle dont il est nécessaire pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris.

L’effort de pédagogie autour de la crise écologique et de son caractère systémique reste donc vital. Vital, car ce sont bien des vies qui sont en jeu, comme pour la crise du coronavirus (mais avec une ampleur toute autre). Et pas seulement demain. A force d’évoquer la vie de nos « enfants et petits-enfants » pour souligner l’urgence d’agir sur le front de l’écologie, nous en avons presque oublié que nos vies, y compris celles des plus âgés d’entre nous, sont concernées dès à présent.

Il faut casser cette idée que l’écologie ne serait qu’un enjeu de long terme. Non seulement c’est aussi un enjeu de moyen terme, car les effets dévastateurs du réchauffement n’attendront pas les décennies 2040 et 2050 pour se manifester (pensons aux méga-feux australiens de janvier), mais c’est d’ores et déjà un enjeu on ne peut plus actuel, puisque - comme expliqué il y a un mois dans cette newsletter - la prolifération des épidémies est directement liée aux atteintes portées à la biodiversité (…atteintes par lesquelles l’homme détruit aussi la résilience nécessaire à sa propre santé).

A cet égard, on peut regretter que les analyses écologiques des pandémies soient aussi peu mises en avant actuellement, noyées dans le flux permanent de contenus (…je proposerai dans un numéro à venir une synthèse de contenus intéressants parus sur le sujet récemment). Pour citer le professeur Didier Sicard, spécialiste des maladies infectieuses : « Ce qui me frappe, c’est l’indifférence au point de départ. Comme si la société ne s’intéressait qu’au point d’arrivée : le vaccin, les traitements, la réanimation. Mais pour que cela ne recommence pas, il faudrait considérer que le point de départ est vital ». Ce qui implique entre autres, comme le dit le chercheur Jean-François Guégan, spécialiste de la transmission des maladies infectieuses, de sortir d’une approche purement curative, où « on laisse venir la maladie et on se dit qu’on trouvera un vaccin ensuite pour l’arrêter » (rappelons qu’il n’existe aujourd’hui pas de vaccin contre le SARS ou Zika).

En somme, pour les différentes raisons citées ci-dessus, il est donc tout sauf superflu, lorsqu’on a la chance d’être en capacité de le faire actuellement, de (re)penser dès à présent aux enjeux écologiques, en dépassant le temps de sidération que nous avons été nombreux à connaître suite au début du confinement.

Cette posture est d’autant plus importante que la réflexion autour de « l’après », malgré le caractère indécent que certains lui prêtent, fait d’ores et déjà l’objet de lobbying où chaque « camp » commence à tenter d’orienter les priorités vers ses intérêts propres. Sans que cela fasse grand bruit, on apprenait par exemple il y a quelques jours que l’Association des Constructeurs Européens d’Automobiles a commencé à plaider pour un assouplissement des normes environnementales censées s’appliquer prochainement à l’industrie.

Sous prétexte d’aider à relancer un secteur effectivement très touché par la crise actuelle, plusieurs constructeurs cherchent ainsi à éviter de subir leur impréparation à des normes qui étaient déjà prévues, et que plusieurs de leurs rivaux (PSA, Mitsubishi…) ont su anticiper : « le plan de réduction des émissions de CO2 que l'Europe a mis en place leur paraît désormais difficile à tenir, surtout pour ceux qui s’y sont pris tardivement » lit-on ici...

Voilà typiquement pourquoi il est nécessaire de rester alerte sur ces questions, qui ne peuvent se permettre d’être reportées à « quand la situation économique le permettra ».

Ne soyons donc pas naïfs : dans le débat qui s’ouvrira sur le post-crise, malgré les multiples discours sur le ton du « plus rien ne sera jamais comme avant », absolument rien n’est acquis d’avance. « Le monde d’après ne tombera pas du ciel » comme l’écrit Guillaume Duval d’AlterEco. D’autres sont plus directs encore, comme le sociologue Jean-Didier Urbain : « Nous sommes en période de remise en question sous le coup de l’émotion. C’est normal. Mais dès que le danger sera éloigné, tout redeviendra comme avant. Je ne veux pas être cynique, mais les mécanismes sociaux ne seront pas déboulonnés par le coronavirus ».

A nous d’essayer de faire mentir ce pronostic (ou, à défaut, de veiller à ce que la trajectoire pré-crise n’empire pas…). Si nous ne poussons pas pour que les questions écologiques (indissociables des questions sociales) ne soient pas reléguées au second plan des discussions et décisions de ces prochains mois, ne croyons pas que le sujet sera mis en avant « naturellement » sur la seule base des rapports scientifiques, aussi clairs soient-ils sur ce qui nous attend demain.

C’est dans cette perspective que s’inscriront les prochains numéros de Nourritures terrestres.

Portez-vous bien, et à très bientôt,

Clément Jeanneau

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