#8 : Quatre leçons écologiques de la pandémie

[Ce numéro est paru mi-mars 2020. D’autres numéros parus ensuite ont davantage creusé le sujet, dont celui sur les liens entre écologie et épidémies, celui sur la résilience alimentaire, et celui sur le pétrole. Retrouvez tous les numéros dans la section archives]

Leçon n°1 : cette pandémie est un rappel à l’ordre sur notre degré de fragilité et de dépendance

« Nous faisons l'expérience de notre fragilité alors que tous les jours nous nions cette fragilité » - Cynthia Fleury (philosophe) ce jeudi sur RTL


• Un virus - dont le risque de propagation en France était jugé « très faible » en janvier (risque alors estimé entre 5% et 13% selon une modélisation de l’Inserm) – a suffi à mettre en évidence, en l’espace de deux mois, notre degré de fragilité face à la mondialisation.

« Notre civilisation hypermondialisée, où tout le monde dépend de tout le monde, se révèle hyper-vulnérable parce que les problèmes des uns se répandent chez tous les autres, sans pouvoir être contenus », résume, en schématisant, le chroniqueur Johannes Herrmann sur RCF Radio. « Aujourd’hui c’est le virus qui exploite cette faille. Demain ce sera autre chose ».

• Cette fragilité n’est pas que sanitaire. Elle touche à notre souveraineté. Comme l’écrit le chroniqueur Jean-Michel Bezat dans Le Monde, « l’épidémie démontre l’inquiétante dépendance des économies occidentales à la Chine. »

« Après avoir délocalisé l’essentiel de l’activité de main d’œuvre en Asie, l’Occident prend conscience qu’il s’est mis dans un mauvais cas. Une pièce détachée manque et toute la chaîne de production s’arrête. Avec le coronavirus, la crainte de pénurie de médicaments a ainsi resurgi. Depuis 20 ans, la plupart des labo pharma ont délocalisé leur production dans des pays à bas coût : 60% s’effectue désormais en Chine et en Inde ». (Canard Enchaîné du 26/02)


L’alerte est prise au sérieux. Sanofi a annoncé vouloir regrouper en France la totalité de ses sites de fabrication de principes actifs. Au-delà, le Ministère de l’Economie passe actuellement au crible « tous les secteurs de l’industrie pour identifier les « vulnérabilités stratégiques d’approvisionnement » », indique Le Monde. Le mot d’ordre est clair : puisque, selon Bruno Le Maire lui-même « l’épidémie change la donne de la mondialisation », il est désormais « impératif de relocaliser un certain nombre d’activités ».

• C’est ce qu’a confirmé Emmanuel Macron jeudi soir, dans ce qui était probablement le passage le plus inattendu (et le plus important) de son allocution : « il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour. Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, à d’autres, est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle ; construire une France, une Europe souveraine. »

Ces propos sont les bienvenus dans un contexte d’urgence écologique. Mais y avait-il vraiment besoin d’attendre le coronavirus pour prendre au sérieux les multiples alertes sur les « failles » évoquées ? Plus important : prendra-t-on désormais au sérieux ceux qui alertent sur les autres failles de notre modèle de développement, qu’elles soient liées aux conséquences d’une planète à +3, +4 voire +5 degrés, ou à la raréfaction de sources d’énergies fossiles (comme le martèle par exemple Jean-Marc Jancovici depuis des années) ?  

Une chose est sûre : cette pandémie invite à l’humilité. Elle sert de rappel sur notre fragilité vis-à-vis du reste du vivant dans son ensemble, face à un hubris qui nous fait trop souvent croire que l’on surmontera « naturellement » les obstacles grâce à notre génie et notre technologie, sans remise en cause plus profonde. Autrement formulé : c’est un dernier rappel à l’ordre.

NB : notons que notre dépendance s’étend jusque dans nos outils d’organisation de crise : « en Ile-de-France, les médecins-réanimateurs ont créé un groupe WhatsApp pour connaître en temps réel les capacités en lits » indique Le Monde : autrement dit, pour la gestion d’une crise sanitaire majeure, en l'absence d'outil souverain notre personnel médical (qui fait bien sûr ce qu’il peut) se tourne spontanément vers un outil américain (appartenant à Facebook). Question : ce qui peut sembler ici anodin le sera-t-il toujours demain, en cas d’éventuel conflit à l’avenir…?


Leçon n°2 : cette pandémie est un test grandeur nature

• Elle souligne plus que jamais la nécessité d’une meilleure résilience face aux effets du dérèglement climatique.

Comme l’écrivait début mars Gael Giraud (CNRS), « nous savons depuis longtemps que les pandémies vont se multiplier par le réchauffement climatique. Les maladies tropicales "remontent" de l'équateur vers les pôles. La malaria s'est déjà réinstallée au sud de l'Italie il y a deux ou trois ans. La Banque Mondiale évalue à 5 milliards le nombre de personnes qui seront infectées par la malaria en 2050, c'est-à-dire demain. Sommes-nous préparés à ce que plus d'un Français sur deux puisse mourir demain d'une crise de paludisme ? (…) J'ai contracté la malaria au Tchad, il y a vingt ans, et je sais ce que c'est qu'une crise de palud. Je ne souhaite cela à personne en France ».

Et ce d’autant plus que le réchauffement climatique - qui constitue la plus grande menace du siècle pour la santé publique selon la célèbre revue médicale The Lancet - engendrera des problèmes sanitaires de sources multiples :

Ce « test grandeur nature » est d’ores et déjà révélateur.

Les événements actuels donnent un aperçu des réactions d’un certain nombre de citoyens - heureusement minoritaires - face à une crise brutale et difficilement maîtrisable :

  • Incivilités : « Je suis inquiet des vols de masques, (…) des vols de gels nettoyants, (…) de ces rixes pour acheter du papier toilette et des boîtes de riz et de pates » dénonce Gilbert Deray, chef du service à la Pitié-Salpêtrière, dans un post publié mardi.

  • Razzias précoces dans les magasins : « Samedi dernier, il y a eu certaines ruptures sur les conserves sucrées, salées, sur les pâtes et le riz. On sent une volonté claire des consommateurs de stocker » reconnaît le président de l'Association des industries agroalimentaires, qui dit ne pas avoir de souvenir de razzias similaires, « sauf peut-être en mai 68 ». Aux Etats-Unis, qui n’est sans doute pourtant qu’au début de la pandémie, de nombreux Américains témoignent déjà sur les réseaux sociaux de magasins dévalisés et de distributeurs de billets vides (exemple ici à Boston).

  • Repli et xénophobie : souvenons-nous du racisme anti-chinois qui avait explosé en janvier en France (et ailleurs) – syndrome classique de la logique du bouc émissaire en temps de peur…

  • Inégalités majeures de traitement face à la crise : à la manière des stars se payant des brigades privées de pompiers lors des incendies en Californie, la pandémie actuelle souligne de nouveau les inégalités criantes face aux crises de ce type, en particulier dans les pays à faible protection sociale : « les riches se préparent aux coronavirus différemment » titre ainsi le New York Times, qui décrit des salles d’urgence médicale VIP, services de conciergerie, masques de luxe, etc.

L’idée n’est pas ici de juger telle ou telle réaction de peur, mais de regarder une réalité en face : qu’en sera-t-il lorsque nous affronterons des menaces autrement plus importantes – ou quand la crise actuelle deviendra plus sévère, comme elle l’est actuellement en Italie ?

Cette pandémie fait d’ores et déjà sauter plusieurs verrous dans nos schémas mentaux (…mais nous sommes ainsi faits que, passée notre surprise initiale, nous nous habituerons vite à qui nous aurait semblé inimaginable il y a deux mois encore).

Outre les exemples mentionnés plus bas dans la leçon n°3, citons ici l’émergence de la question du rationnement : en Grande-Bretagne, « le numéro un Tesco limite depuis une semaine les achats à cinq produits pour les pâtes, les lingettes antibactériennes, les gels et le lait à longue conservation ». En France, nous n’en sommes pas là, mais des « rationnements pourraient intervenir pour certains légumes en conserves hors saison » indiquent déjà les industriels de l’agroalimentaire.

Dans l’article « Un moment de bascule » publié en novembre dernier, j’écrivais : « les effets du dérèglement ne feront que pousser pour le franchissement des crans suivants, les uns après les autres, conduisant à faire sauter des digues dans nos schémas mentaux. Ces digues sauteront d’autant plus facilement que ces effets nous toucheront directement, sur notre territoire, jusque dans nos habitations et notre chair ». La pandémie actuelle n’est (a priori) pas issue du réchauffement, mais cette description correspond à ce qui se produit actuellement. C’est bel et bien un test grandeur nature qui préfigure ce qui pourrait se produire demain.


Leçon n°3 : il est bel et bien possible de prendre des mesures drastiques et renverser des « grands principes » en un temps record

• Cette semaine restera celle où tout a basculé en Europe. En quelques heures ont été annoncées coup sur coup des décisions qui auraient été jugées impensables il y a quelques semaines encore.

Ceci entre autres annonces, évidemment (pensons aussi aux annulations d’événements sportifs, inédites pour certains depuis 1945 et même 1918 ; au plan de relance de 30 milliards de livres au UK proposé par Boris Johnson, d’ordinaire peu keynésien ; etc.)

• Face à ce constat, nombreux sont ceux qui soulignent le grand écart d’ampleur entre la réponse apportée à l’urgence climatique et celle apportée au coronavirus, quand bien même les contextes sont évidemment très différents.

C’est notamment le cas de la climatologue Corinne Le Quéré, présidente du Haut conseil pour le climat : « Sans pousser l’analogie trop loin, on voit bien avec l’actuelle crise sanitaire la capacité des gouvernements à agir dans l’urgence pour l’intérêt général. Des plans d’actions sont développés sur la base de données scientifiques et actualisées. Une réponse rapide est coordonnée à l’international, soutenue par les individus et les entreprises. La communication est continue. Des sommes importantes sont débloquées au niveau national ou européen pour aider les entreprises à passer le cap », énumère-t-elle. « On sait donc faire ». En revanche, face au réchauffement climatique qui menace des centaines de millions de vies, « personne n’est au niveau » dénonce-t-elle.

Notons du reste ce paradoxe : les propositions traditionnelles de régulation et quotas pour réduire notre empreinte écologique (auxquelles s’opposent souvent les tenants des solutions « par le marché ») sont bien moins violentes que ce à quoi le coronavirus nous contraint actuellement avec des blocages soudains et extrêmes…

Mais voilà : « contrairement au coronavirus, le changement climatique affronte la tragédie de l’horizon. Les bénéfices d’actions préventives se matérialiseront dans un futur distant, à un moment donné. Ne vous attendez donc pas à la même volonté politique » que pour un risque imminent comme le coronavirus, répond, presque fataliste, Christian Gollier, DG de la Toulouse School of Economics, spécialiste de l’économie de l’environnement.

• Une note positive tout de même : cette crise, malgré tous ses aspects effrayants, nous montre que des revirements d’ampleur restent possibles sur le front climatique :

  • La pandémie, en réduisant drastiquement la production industrielle en Chine, pourrait avoir réduit les émissions mondiales de 6 % (sur une période d’au moins deux semaines).

  • Cette crise est l'occasion pour les entreprises de multiplier le télétravail et les visioconférences, ce qui pourrait aider à faire sauter un verrou culturel et aider ainsi à limiter les trajets en avion dispensables.

  • Au niveau individuel, la pandémie montre que des changements comportementaux massifs peuvent émerger rapidement (exemple sur la façon de se saluer).

L’enjeu, de taille, est donc de ne plus voir le réchauffement comme une menace (abstraite) de long terme, puisque c’est bien l’imminence de la peur (concrète) du coronavirus qui a conduit à des décisions aussi radicales. Comme me le disait en privé une climatologue récemment, « c’est à se demander si le plus gros du travail n’est pas désormais à faire en sciences comportementales et en communication », puisque les alertes répétées et documentées des chercheurs en sciences « dures » ne semblent pas provoquer, seules, les décisions de rupture nécessaires.


Leçon n°4 : il est urgent de prendre conscience des implications sanitaires de la destruction de la biodiversité


Le message ici est clair : on ne peut pas lutter efficacement contre l’émergence de virus sans lutter contre la destruction de la biodiversité.

C’est ce qu’explique un grand article de la journaliste américaine Sonia Shah paru dans The Nation (dont la traduction fait la Une du Monde Diplomatique ce mois-ci).

« Notre vulnérabilité croissante face aux pandémies a une cause profonde : la destruction accélérée des habitats. Avec la déforestation, l’urbanisation et l’industrialisation effrénées, nous avons offert à ces microbes des moyens d’arriver jusqu’au corps humain et de s’adapter ».

Deux phénomènes sont à l’œuvre :

  • D’une part, « la destruction des habitats menace d’extinction quantité d’espèces, parmi lesquelles des plantes médicinales et des animaux sur lesquels notre pharmacopée a toujours reposé ».

  • D’autre part, « les espèces qui survivent n’ont d’autre choix que de se rabattre sur les portions d’habitat réduites que leur laissent les implantations humaines. Il en résulte une probabilité accrue de contacts proches et répétés avec l’homme ».

Exemple concret - le cas d’Ebola :

  • Une étude a révélé que « les apparitions du virus ont été plus fréquentes dans les zones d’Afrique qui ont récemment subi des déforestations »

  • Le mécanisme est le suivant : « lorsqu’on abat leurs forêts, on contraint les chauves-souris à aller se percher sur les arbres de nos jardins et de nos fermes. Dès lors, il est facile d’imaginer la suite : un humain ingère de la salive de chauve-souris en mordant dans un fruit qui en est couvert (ou, en tentant de chasser et de tuer cette visiteuse importune, s’expose aux microbes qui ont trouvé refuge dans ses tissus). C’est ainsi qu’une multitude de virus dont les chauves-souris sont porteuses, mais qui restent chez elles inoffensifs, parviennent à pénétrer des populations humaines. »


Sonia Shah présente d’autres exemples dans son article (accessible gratuitement en français ici). Elle montre notamment que « les espèces de moustiques vecteurs d’agents pathogènes humains sont deux fois plus nombreuses dans les zones déboisées que dans les forêts restées intactes ».

Pour ces raisons, il est donc vital de « protéger les habitats sauvages pour faire en sorte que les animaux gardent leurs microbes au lieu de nous les transmettre », écrit-elle, avant de conclure sur ces mots, citant l’épidémiologiste Larry Brilliant : « les épidémies sont inévitables, mais les pandémies sont optionnelles ». 

In fine, pour limiter le risque de pandémies à l’avenir, plutôt que d’en vouloir aux pangolins ou aux chauves-souris, c’est bien notre façon d'habiter le monde qu'il faut interroger et remettre en question.

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